Vous l’avez constaté comme moi, certaines personnes parlent avec les mains.

Et je m’en fiche… Je veux dire, lorsque quelqu’un appuie certaines de ses paroles de mouvements plus ou moins violents et théâtraux de ses mains, de ses bras, de ses doigts, les écartant, les rapprochant, les avançant selon des gestes vagues… à la limite, ça ponctue, ça anime. Le français comporte même un certain nombre de gestes idiomatiques que le monde nous envie.

Ce qui m’énerve vraiment, en revanche, ce sont les gestes infantiles, qui… Ah, comment vous l’expliquer ? On a l’impression que soit le type qui fait ce geste est complètement taré, soit il vous prend bel et bien pour un con. Ce sont des gestes qu’on pourrait dire explicatifs, pas du tout nécessaires, et qui rappellent la signification des mots que sont en train de prononcer les gens qui les font.

Vous voyez de quoi je veux parler ?

Par exemple, est-ce qu’on vous a déjà demandé l’heure dans la rue ? Moi si. Presque invariablement, le pauvre imbécile montre son poignet gauche vide tout en demandant « Vous avez l’heure ? ». Déjà, la question correcte est « Quelle heure est-il, s’il vous plaît ? » ou « Quelle heure avez-vous s’il vous plaît ? »… Ensuite, pourquoi montrer son poignet vide ?

Je sais très bien où devrait se trouver ma montre, je ne suis pas débile… Je sais aussi que pour donner l’heure à quelqu’un, il faut que je regarde ma montre, pas besoin de me le rappeler. Et je n’ai pas besoin d’une preuve que le poignet de celui qui me demande l’heure n’a pas de montre ! Notez qu’il n’existe aucun geste pour les montres à gousset ou les portables qui donnent l’heure…

Et, vous avez remarqué, c’est toujours quelqu’un qui ne vous connaît pas qui vous fait le coup.

D’ailleurs les touristes en sont fous, de ces petits gestes, et pour cause : quand on ne parle pas la langue… Mais le truc, c’est que beaucoup de gens le font dans leur pays d’origine. Ils le font lorsqu’ils ont l’impression de parler à un inférieur, à un barbare, quelqu’un qui ne comprend pas le langage humain et parle uniquement par signes…

Dans les magasins, petits ou grands, ce genre de geste est endémique. Comme si les mots ne suffisaient pas, des crétins congénitaux se croient obligés de demander le chemin des escalators en pointant alternativement le doigt vers le haut et vers le bas… un mouvement de va-et-vient haut/bas/haut d’une rapidité quasi-balistique, censé faire comprendre le concept de l’escalator, c’est un peu tiré par les cheveux, non ?

Récemment, je me suis rendu dans un magasin de bricolage plein de beaufs : les imbéciles gestuels pullulaient.

Devant un vendeur apathique, l’un d’entre eux secouait sa main de bas en haut… L’escalator ? Non, il avait serré les doigts comme pour tenir un outil. Il cherchait le rayon des pots de peinture. Pourquoi avait-il alors mimé l’usage du pinceau ? Cela ne prête-t-il pas à confusion avec le rayon des pinceaux ? Non, parce qu’il avait aussi indiqué verbalement sa requête au vendeur… Rendant pas là même son geste superflu !

Apparemment, les bricoleurs croient que les vendeurs sont débiles, même lorsqu’ils leur demandent des conseils, ou ont viscéralement besoin d’utiliser leurs mains. J’en ai vu mimer l’usage du tournevis, de la chasse d’eau à chaîne, voire du marteau : très abstrait, très primaire, en fait, en frappant simplement du poing dans son autre paume plutôt qu’en faisant semblant de frapper avec un outil !

Et dans les restaurants, c’est pire : tout le monde le fait.

Il existe un véritable code gestuel inutile, comme entre joueurs de baseball. Dans un café, je peux comprendre : il y a du bruit. Mais dans le bruit blanc feutré de la musique d’ambiance douce d’un grand restaurant, c’est prendre les gens pour des cons. Surtout que de nombreux gestes sont parfaitement vulgaires. Enfin, je suppose qu’on paie aussi pour que le personnel stylé ne s’offusque de rien…

Les gestes comme faire tourner son index horizontal devant soi dans l’air pour signifier le mot « ensuite » pendant qu’on le dit au serveur, c’est inutile, mais ça passe. En revanche, montrer ses propres convives du doigt plutôt que de les appeler Monsieur, Madame ou Mademoiselle, pour signifier leur choix au serveur à leur place, c’est un peu rude…

Et franchement, est-il besoin de montrer au serveur ce que signifie les mots « grand » ou « petit » en écartant plus ou moins les mains ?

Pour demander un menu, joindre les mains puis les ouvrir comme un livre, pourquoi pas… Mais tout de même, le célébrissime geste du poivrot qui replie tous les doigts d’une main sauf le pouce et l’auriculaire, et place cette bouteille de pantomime devant sa bouche en cœur, est-ce bien raisonnable ? Il est odieux et vulgaire, et c’est pourtant lui qui est employé pour demander du vin, ou simplement à boire !

Signifier au serveur que l’on désire payer l’addition en faisant semblant de faire un quelconque gribouillis dans l’air au dessus de sa tête (en souvenir des fiches qu’il fallait signer et des chèques qu’il fallait faire avant les digicodes des cartes de crédit), ça a le mérite d’être clair. Mais, quand il est à moins d’un mètre, est-ce qu’on a vraiment besoin du geste ?

Il y en a plein d’autres, utilisés dans des tas de circonstances (souvent par les mêmes couillons, d’ailleurs).

Faire tourner son index au dessus de sa montre pour indiquer le retard… Secouer ses mains alternativement, un peu comme lorsqu’on court, pour appuyer un « vite, vite ! »… Faire tourner un volant imaginaire pour indiquer que l’on recherche un parking… C’est parfois très inventif ou très amusant, mais c’est à se demander pourquoi il existe des mots !

Mais je crois que le geste qui m’agace le plus, c’est lorsque quelqu’un me raconte une anecdote dans laquelle il y a une conversation téléphonique… Et qu’il forme une espèce d’escargot qu’il remue en face de son oreille, rappelant étrangement la bouteille de l’ivrogne un peu plus haut, pour figurer un téléphone ! C’est à pleurer, de rire ou de consternation.

Et les gens qui font ça poussent le détail redondant très très loin, comme sur une scène… Scénario hypothétique :

Le téléphone sonne. Dring dring (regard latéral vers un téléphone imaginaire) ! Je décroche (là, il fait le geste de décrocher son combiné imaginaire qu’il figure avec les doigts). Alors là je dis « Allô ? » (là, il change de main pour figurer l’autre interlocuteur). Et là l’autre, elle dit : « Oui, c’est bien monsieur Machin ? » (re-changement de main) Alors moi j’ai répondu : « Oui, c’est moi ! » Alors elle dit (re-changement de main) « Ah, vous êtes monsieur Machin, qui habite rue Truc ? ». Alors moi j’ai dit (re-changement de main) « Oui, c’est ça… ». Alors elle, elle dit (re-changement de main) « J’ai la référence de votre article du magasin Bidule, vous pouvez venir le cherchez, vous voulez bien noter le code de l’article ? » Alors moi j’y ai dit (re-changement de main) « Oui, bien sûr, laissez-moi prendre un crayon ! » (et là, il fait le geste de coincer le combiné imaginaire dans le creux de son épaule, puis d’écrire avec le doigt sur le plat de l’autre main !) « voilà, je suis prêt ! »…

Et ainsi de suite, ad nauseam. Ça m’énerve… mais ça m’énerve ! C’est un peu hypocrite, je le reconnais, parce que je l’ai déjà fait par inadvertance. Mais je me surveille, parce que vraiment… ah, ça m’insupporte ! Je sais très bien à quoi ressemble un téléphone, et même – ô stupeur ! – comment on l’utilise, pas la peine de me rappeler tous les détails évidents et répétitifs de cet épisode sans intérêt !

La prochaine fois qu’on me fait un coup comme ça, je demande si je peux aller aux toilettes tout en montrant ma bite du doigt… Ou pire. Pour une fois, ça leur fera les pieds.

Beau_geste