Il apparaît à certains (presque invariablement religieux, mais pas mal d'agnostiques et d'athées discrets sont de cet avis...) que le "problème" des sociétés laïques, c'est que sans la religion, ou au moins l'idée de dieu, sans la croyance en quelque chose de plus que la réalité, d'au delà des nuages, de céleste et de numineux, l'humanité perd l'espoir de s'élever... Perd toute forme d'espoir, en fait. Ainsi, est-ce que nous rendons service à l'humanité en critiquant la religion ?

Comment replacer dans la société les idées abstraites de compassion, de solidarité, d'amour, sans la religion ? Tant de penseurs, des plus machiavéliques aux mieux intentionnés, n'ont-ils pas dit que la religion était, à tout le moins, utile ?

Pour résumer, sans la "poésie" que les textes sacrés sont supposés ajouter au monde, nous en serions réduits à une société positiviste bas du front, à la triste réalité, austère, et en fin de compte inhumaine... D'aucuns diraient staliniste. Un échec de l'imagination. Outre le fait indéniable que, même si cela était vrai, cela n'est pas un argument pour l'existence du surnaturel, il est assez facile de donner tort à ceux qui professent cette fausse affirmation...

Richard Dawkins l'a fait, presque tous les scientifiques peuvent le faire... Mais pas que. Un littérateur, un philosophe, un humaniste y arrive aussi bien.

Stephen Fry, répondant à ce pseudo-argument lors d'une causerie publique, a improvisé l'une des plus belles apologies de l'esprit humain jamais entendues. La voici :

"Je pense qu'on peut dire sans crainte que presque tous les grands échecs de l'Humanité sont des échecs de l'imagination, dans une certaine mesure... Un échec à comprendre d'autres esprits que le sien.

Cela me rappelle ce qu'avait dit G. K. Chesterton. C'était bien entendu un homme de foi, et pas des plus aimables, mais il a toutefois dit de bonnes choses; et l'une d'entre elles est que le problème de l'athéisme c'est que quand on cesse de croire en dieu, ce n'est pas qu'on croit en rien, c'est qu'on peut croire en n'importe quoi. Et c'est peut-être bien vrai que nous vivons dans une culture où la raison n'est pas aussi glorifiée (déifiée, allais-je dire...) autant qu'elle le devrait.

Cependant, je ne pense pas que nous devrions laisser à la religion l'usage de ce tour de passe-passe qui consiste à soutenir que tout ce qui est beau, spirituel, noble, altruiste, vertueux et hautement moral sont, d'une manière ou d'une autre, des inventions de la religion, ou même des domaines spécifiques et particuliers à la religion.

On peut sans aucun doute affirmer que le christ qui a dit "Que celui qui n'a jamais pêché lui jette la première pierre" était moral... C'est une très belle chose à dire. Quiconque aurait dit cela aurait mérité un grand respect et gagné l'intérêt de ses contemporains ! C'est l'une des plus belles phrases jamais dites...

MAIS il n'y a pas de monopole sur la beauté et la vérité, pas pour la religion.

Je suppose que l'une des raisons pour laquelle j'aime tant les Grecs, et l'une des raisons pour laquelle le grand poète radical Shelley a écrit son Prométhée Libéré, est parce qu'il avait compris que le mythe de la genèse – qui avait diablement pesé sur le dos de notre culture, celle de l'Europe de l'Ouest, pendant vraiment très longtemps... Deux mille ans, en fait – est essentiellement un mythe selon lequel nous devrions avoir honte de nous-mêmes.

Dieu nous dit "qui t'as dit que tu étais nu ?"... Quelle raison aurait-on de croire que nous sommes nus, et que, si nous le sommes, c'est quelque chose dont nous devrions avoir honte ? Que nous devrions nous excuser de ce que nous sommes ? Nos gènes, nos pulsions, nos appétits, nos motivations, nos désirs... Nous n'avons pas à nous excuser de tout cela ! Nous nous excusons parfois de nos actions, parfois nous nous repentons, et à juste titre.

Mais voilà le mythe de la genèse, de la contrition. Le mythe grec est celui de Prométhée, qui vola le Feu des Cieux et l'offrit à son mortel préféré, l'Homme... En d'autres termes, les grecs disaient que NOUS avons le feu divin, et que quelle que soit ce qu'on définit comme l'étincelle divine, elle est EN NOUS. En tant qu'humains, nous sommes aussi bons que les dieux... Les dieux sont aussi capricieux, méchants, fous, stupides, jaloux, avides, comme les dépeint la mythologie grecque.

Et pour ce qu'il a fait, les dieux ont enchaîné Prométhée au mont Caucase et l'ont condamné à se faire dévorer le foie par un aigle tous les jours, son foie repoussant chaque fois parce qu'il était immortel.

C'est, à mon sens, une bien meilleure explication. C'est ce que Shelley avait compris (et bien entendu, sa femme, Mary, qui a décrit Frankenstein comme le Prométhée Moderne), que l'idée mythologique d'un champion de la vraie humanité – et du véritable humanisme, comme on dit maintenant – c'est que nous sommes les capitaines de nos propres âmes et les maîtres de nos propres destins; que nous possédons tous le feu divin, cette étincelle divine de la grandeur et de la bonté.

Il est parfaitement évident que s'il y a un dieu, il a perdu tout sens du goût. Sans même parler de l'agressivité et des côtés largement déplaisants de la droite radicale et des soi-disant hordes islamistes venues de l'est, le simple manque d'intelligence et d'intuition, de facilité d'expression, de capacité à inspirer autrui du clergé et des ecclésiastiques ici même, dans ce pays... Et même en Europe... Je veux dire...

Dieu avait jadis Bach et Michel-Ange de son côté, il avait Mozart... Et maintenant qui ? Des rouquemoutes à moustache molle et lunettes teintées qui réduisent toute la gloire de la théologie à "un genre de partage, tu vois"... C'est ce que la religion est devenue : Absurde, faible et anémique... Parce que nous avons compris que le feu était en nous ! Il n'était pas dans quelque idole sur un autel, qu'il s'agisse d'une croix d'or, un bouddha, ou quoi que ce soit d'autre.

C'est nous qui l'avons. La faute est nôtre et pas dans nos étoiles... Mais la gloire est nôtre aussi.

Tout... Nous acceptions les lauriers de ce qui est grand chez l'Homme, et le blâme pour ce qui est terrible en l'Homme.

Nous ne nous prosternons ni ne nous excusons aux pieds de nul dieu, ni ne sommes infantiles au point de projeter l'idée que si nous avons un père en tant qu'homme sur Terre, nous devrions en avoir un aux cieux. Il nous faut grandir."

Qu'ajouter à cela ?

Parler de la présente campagne électorale, ou absence d'icelle ? Du fait qu'elle n'a pas le quart de la capacité à inspirer, de l'Enthusia, comme disaient les Grecs, de ce simple texte ? Qu'elle n'est qu'un duel de gueules vide de sens, de bustes "creux et plus grands que nature" comme dans la fable, et qu'elle n'a pas abordé un seul des vrais problèmes ? Que les gens, oscillant entre Charybde et Scylla ont (à bon droit) peur de voter pour un candidat à cause de ce qu'il a fait et craignent de voter pour l'autre à cause de ce qu'il compte faire ?

Ce serait finir oiseusement et faire trop d'honneur aux pourceaux.

J'irai voter dimanche... La mort dans l'âme. La fameuse société austère, repliée, terre-à-terre, bas du front et sans inspiration dont on parlait ? La voilà. Et c'est la religion qui l'a enfantée.

promethee