"Indignez-vous" disait l'autre. Eh bien voilà, je suis indigné !

Vous savez ce qui m'atterre le plus, dans les manifs contre le mariage gay ? A part la révélation du nombre d'homophobes en France, bien sûr... C'est leur âge. Diantre, les plus jeunes y sont si jeunes ! Ce ne sont pas simplement des vieillards conservateurs, ni des "piliers de la société", jeunes couples avec leurs enfants (qui clament, paradoxalement, que ce sont les homosexuels qui veulent faire des enfants un accessoire de leurs revendications...), mais aussi des lycéens et des étudiants.

Et tous de traiter François Hollande, qui n'a rien demandé à personne, de nazi. Qu'on ne se méprenne pas, je le compare moi-même régulièrement à une quiche. Mais... Un point Godwin alors qu'il essaie mollement de faire ce qu'il a promis dans sa campagne, une mesure sociale qu'on a longtemps attendu comme permettre le mariage aux homosexuels ? Sérieusement ?

Des jeunes gens qui traitent le Président Doudou Flamby de Nazillon après un quinquennat de Nicolas Sarkozy ?

Je suis ordinairement conter toute forme de manifestation, et je ne hais rien tant qu'un monde où l'appel au pouvoir de la rue plutôt qu'au pouvoir des urnes devient une nécessité pour quiconque. Cependant, c'est la première fois de ma vie que je vois une manifestation CONTRE les droits de qui que ce soit en France.

Et par des jeunes, aussi. Il faut reconnaître que les manifestations étudiantes, c'est généralement "pour" plus de droits, "contre" une guerre, ou "contre" un durcissement d'une loi ou d'un système. Mais... contre un droit ? même pour soi-disant protéger "la civilisation", ou "les valeurs de la France", comme ils disent... Impensable !

Ce n'est pas arrivé depuis... Le PACS. Mais ça ne compte pas vraiment, il y avait beaucoup moins de jeunes. Et moins de gens d'une manière générale. Avant cela ? Je ne sais pas... Avant ma naissance, sans doute. Je connais mal l'histoire des manifestations, mais a priori il s'agirait de contre-manifestations en 1968, voire même de manifestations pour la fermeture des bordels au lendemain de la deuxième guerre mondiale. C'est dire si ça date...

Et qu'en est-il des "vieux" ? Eh bien tous les séniors que je croise et dont j'entends parler, même ceux qui sont les plus catholiques et les plus religieux, même ceux de droite dure, sont POUR le mariage gay. Ils en ont vu d'autres, ils ont bien vécu, et ils savent ce qu'est le droit et ce qui ne menace pas le leur.

C'est le monde à l'envers. Je suis époustouflé et indigné que ça, ça puisse arriver en France.

Je ne sais pas ce qui me prend, lorsque je vois ça, c'est comme un cri intérieur... On dirait que je suis possédé...

Où allez-vous, jeunes gens, où allez-vous, étudiants, qui courez en bandes par les rues, manifestant au nom de vos colères et de vos enthousiasmes, éprouvant l'impérieux besoin de jeter publiquement le cri de vos consciences indignées ?

Allez-vous protester contre quelque abus de pouvoir, a-t-on offensé le besoin de vérité et d'équité, brûlant encore dans vos âmes neuves, ignorantes des accommodements politiques et des lâchetés quotidiennes de la vie ?

Allez-vous redresser un tort social, mettre la protestation de votre vibrante jeunesse dans la balance inégale, où sont si faussement pesés le sort des heureux et celui des déshérités de ce monde ?

Allez-vous, pour affirmer la tolérance, l'indépendance de la raison humaine, siffler quelque sectaire de l'intelligence, à la cervelle étroite, qui aura voulu ramener vos esprits libérés à l'erreur ancienne, en proclamant la banqueroute de la science ?

Allez-vous crier, sous la fenêtre de quelque personnage fuyant et hypocrite, votre foi invincible en l'avenir, en ce siècle prochain que vous apportez et qui doit réaliser la paix du monde, au nom de la justice et de l'amour ?

"Non, non ! Nous allons huer un homme... qui, après une longue vie de travail et de loyauté, s'est imaginé qu'il pouvait impunément soutenir une cause généreuse, vouloir que la lumière se fasse et qu'une erreur soit réparée, pour l'honneur même de la patrie française !"

Ah, quand j'étais jeune moi-même, je l'ai vu, le Quartier latin, tout frémissant des fières passions de la jeunesse, l'amour de la liberté, la haine de la force brutale, qui écrase les cerveaux et comprime les âmes. Je l'ai vu... faisant son oeuvre brave d'opposition, injuste même parfois, mais toujours dans un excès de libre émancipation humaine. il sifflait les auteurs agréables aux tuileries, il malmenait les professeurs dont l'enseignement lui semblait louche, il se levait contre quiconque se montrait pour les ténèbres et pour la tyrannie.

Il ne faisait, même sous la provocation, ces basses œuvres qui consistent à frapper de jeunes filles fluettes aux seins nus sous prétexte que, sous le coup d'une colère qui déborde soudain, elles insultent autrui autant qu'elles se sentent insultées.

En lui brûlait le foyer sacré de la belle folie des vingt ans, lorsque toutes les espérances sont des réalités, et que demain apparaît comme le sûr triomphe de la Cité parfaite.

Et si l'on remontait plus haut dans cette histoire des passions nobles, qui ont soulevé la jeunesse des écoles, toujours on la verrait s'indigner sous l'injustice, frémir et se lever pour les humbles, les abandonnés, les persécutés, contre les féroces et les puissants. Elle a manifesté en faveur des peuples opprimés, elle a été pour la Pologne, pour la Grèce, elle a pris la défense de tous ceux qui souffraient, qui agonisaient sous la brutalité d'une foule ou d'un despote. Quand on disait que le Quartier latin s'embrasait, on pouvait être certain qu'il y avait derrière quelque flambée de juvénile justice, insoucieuse des ménagements, faisant d'enthousiasme une œuvre du cœur. Et quelle spontanéité alors, quel fleuve débordé coulant par les rues !

Je sais bien qu'aujourd'hui encore le prétexte est la patrie menacée, la France livrée à l'ennemi vainqueur, par une bande de traitres. Seulement, je le demande, où trouvera-t-on la claire intuition des choses, la sensation instinctive de ce qui est vrai, de ce qui est juste, si ce n'est dans ces âmes neuves, dans ces jeunes gens qui naissent à la vie publique, dont rien encore ne devrait obscurcir la raison droite et bonne ? Que les hommes politiques, gâtés par des années d'intrigues, que les journalistes, déséquilibrés par toutes les compromissions du métier, puissent accepter les plus impudents mensonges, se boucher les yeux à d'aveuglantes clartés, cela s'explique, se comprend. Mais elle, la jeunesse, elle est donc bien gangrénée déjà, pour que sa pureté, sa candeur naturelle, ne se reconnaisse pas d'un coup au milieu des inacceptables erreurs, et n'aille pas tout droit à ce qui est évident, à ce qui est limpide, d'une lumière honnête de plein jour !...

Interdire aux gens de se marier, de partager leur vie, leur interdire une reconnaissance légale de leur amour... Mais quelle erreur ! Certes, c'est une erreur de longue date,  et commise de longtemps par des hommes et des femmes de conscience qui ne pensaient pas à mal, produits de leur époque n'ayant sans aucun doute pas réfléchi au fond de l'affaire. Mais c'est une erreur tout de même, et une erreur terrible. Que ne la réparions-nous plus tôt ? Et il n'y a pas d'autre explication possible à ce qui se passe aujourd'hui, le reste n'est qu'abominables passions politiques et religieuses, que torrent débridé de calomnies et d'injures.

Mais quelle excuse aurait la jeunesse, si les idées d'humanité et de justice se trouvaient obscurcies un instant en elle !

Après tant de choses accomplies, tant de chemin parcouru pour les droits des minorités de genres et de sexe... Et voilà que l'on nous réclame des référendums, des débats publics, que les maires protestent, qu'on envoie la loi au parlement pour la déshabiller et l'amputer de ses amendements primordiaux, en faire une strict minimum et même moins que cela si c'est possible... Alors qu'il eut suffi d'un décret, comme pour tant d'autres lois importantes de notre pays !

Ah bien oui ! Tout a pu être conquis, mais tout est par terre une fois encore... Et aucun peuple, je crois, n'a traversé une heure plus trouble, plus boueuse, plus angoissante pour sa raison et pour sa dignité.

A ce rythme-là, nous serons les derniers à avoir el mariage gay en Europe, voire même dans les pays développés. Déjà l'Espagne pourtant catholique et l'Angleterre conservatrice ont pris cette mesure si nécessaire, à l'exemple des Pays Bas, de la Belgique et du Canada. Même les Etats-Unis, pays où les intégristes religieux font si souvent la loi, l'auront avant nous, ce mariage controversé.

La question du mariage gay ?

Laissez-la traîner des semaines encore, tâchez d'étouffer la vérité, de vous refuser à al justice, et vous verrez bien si vous ne nous avez pas donnés en risée à toute l'Europe, si nous n'avez pas mis la France au dernier rang des nations !

Non, non ! Les stupides passions politiques et religieuses ne veulent rien entendre, et la jeunesse de nos écoles donne au monde ce spectacle...

Je sais bien que les quelques jeunes gens qui manifestent ne sont pas toute la jeunesse, et qu'une centaine de tapageurs, dans la rue, font plus de bruit que dis-mille travailleurs, studieusement enfermés chez eux. Mais les cent tapageurs ne sont-ils pas déjà de trop, et quel symptôme affligeant qu'un pareil mouvement, si retreint qu'il soit, puisse à cette heure se produire au Quartier latin !

Des jeunes gens homophobes, ça existe donc, cela ?

Il y a donc des cerveaux neufs, des âmes neuves, que cet imbécile poison a déjà déséquilibrés ? Quelle tristesse, quelle inquiétude, pour le vingt-et-unième siècle qui s'ouvre ! Deux-cents ans après la Déclaration des droits de l'homme, deux-cents ans après l'acte suprême de tolérance et d'émancipation, on en revient aux guerres de religion, au plus odieux et au plus sot des fanatismes ! Et encore cela se comprend chez certains hommes qui jouent leur rôle, qui ont une attitude à garder et une ambition vorace à satisfaire. Mais, chez des jeunes gens, chez ceux qui naissent et qui poussent pour cet épanouissement de tous les droits et de toutes les libertés, dont nous avons rêvé que resplendirait le prochain siècle ! Ils sont les ouvriers attendus, et voilà déjà qu'ils se déclarent homophobes...

C'est à dire qu'ils commenceront notre siècle en tentant de réduire les droits des homosexuels, ou en bloquant de toutes leurs forces leur marche vers l'égalité avec les hétérosexuels dans la société... Parce qu'ils sont des concitoyens d'une autre sorte !

Une belle entrée en jouissance, pour la Cité de nos rêves, la Cité d'égalité et de fraternité ! Si la jeunesse ne était vraiment là, ce serait à sangloter, à nier tout espoir et tout bonheur humain.

Que penseront les générations futures de ces jeunes gens qui regimbent, et résistent bec et ongles devant le progrès social, humain ?

Ô jeunesse, jeunesse ! Je t'en supplie, songe à la grande besogne qui t'attend. Tu es l'ouvrière future, tu vas jeter les assises de ce siècle... qui, nous en avons la foi profonde, résoudra les problèmes de vérité et d'équité, posés par le siècle dernier. Nous, les vieux, les aînés, nous te laissons le formidable amas de notre enquête, beaucoup de contradictions et d'obscurités peut-être, mais à coup sûr l'effort le plus passionné que jamais siècle ait fait vers la lumière, les documents les plus honnêtes et les plus solides, les fondements même de ce vaste édifice de la science que tu dois continuer à bâtir pour ton honneur et pour ton bonheur. Et nous ne te demandons que d'être encore plus généreuse, plus libre d'esprit, de nous dépasser par ton amour de la vie normalement vécue, par ton effort mis en entier dans le travail, cette fécondité des hommes et de la terre qui saura bien faire enfin pousser la débordante moisson de joie, sous l'éclatant soleil. Et nous te céderons fraternellement la place, heureux de disparaître et de nous reposer de notre part de tâche accomplie, dans le bon sommeil de la mort, si nous savons que tu nous continues et que tu réalises nos rêves.

Lorsque je suis né, l'homosexualité venait d'être légalisée en France... Mais il a fallu fort longtemps avant qu'elle soit ne serait-ce que tolérée. Quelles années c'étaient... Il en a fallu, des marches et des manifestations, pour obtenir cela, et par la suite pour obtenir plus que la simple décriminalisation de ce comportement, que la discrimination selon l'orientation sexuelle supposée devienne illégale, que l'âge de consentement sexuel soit le même pour tous... Pour le PACS, pour les autres droits...

Jeunesse, jeunesse ! Souviens-toi des souffrances que tes pères ont endurées, des terribles batailles où ils ont dû vaincre, pour conquérir la liberté dont tu jouis à cette heure. Si tu te sens indépendante, si tu peux aller et venir à ton gré, dire dans la presse ce que tu penses, avoir une opinion et l'exprimer publiquement, c'est que tes pères ont donné de leur intelligence et de leur sang. Tu n'es pas née sous la tyrannie, tu ignores ce que c'est que de se réveiller chaque matin avec la botte d'un maître sur la poitrine, tu ne t'es pas battue pour échapper au sabre du dictateur, aux poids faux du mauvais juge. Remercie tes pères, et ne commets pas le crime d'acclamer le mensonge, de faire campagne avec la force brutale, l'intolérance des fanatiques et la voracité des ambitieux. La dictature est au bout.

Jeunesse, jeunesse ! Sois toujours avec la justice. Si l'idée de justice s'obscurcissait en toi, tu irais à tous les périls. Et je ne te parle pas de la justice de nos codes, qui n'est que la garantie des liens sociaux. Certes, il faut la respecter, mais il est une notion plus haute, la justice, celle qui pose en principe que tout jugement des hommes est faillible...

Une loi est mauvaise, elle est inique, elle opprime l'amour de certains qui font partie du peuple français. Il la faut changer.

N'est-ce donc pas là une aventure qui doive soulever ton enflammée passion du droit ? Qui se lèvera pour exiger que justice soit faite, si ce n'est toi qui n'es pas dans nos luttes d'intérêts et de personnes, qui n'es encore engagée ni compromise dans aucune affaire louche, qui peux parler haut, en toute pureté et en toute bonne foi ?

Oui, les homosexuels sont opprimés, dans notre pays. Oui, on les chasse de chez-eux à leur majorité, on les déshérite. Oui, ils se suicident du malheur que les autres, cet enfer, leur font subir. Oui, ils trouvent plus difficilement à se loger, à travailler, s'ils se révèlent ouvertement tels qu'ils sont. Oui, ce sont des châtiments injustes... Et plus injuste encore est la punition, institutionnalisée et très officielle, de se voir répliquer par la loi de leur pays elle-même que leurs couples sont illégitimes, ne sont pas de vrais couples, et ne peuvent pas donner de l'amour à des enfants qui en manquent.

Jeunesse, jeunesse ! Sois humaine, sois généreuse. Si même nous nous trompons, sois avec nous, lorsque nous disons qu'un innocent subit une peine effroyable, et que notre cœur révolté s'en brise d'angoisse. Que l'on admette un seul instant l'erreur possible, en face d'un châtiment à ce point démesuré, et la poitrine se serre, les larmes coulent des yeux. Certes, les gardes-chiourme restent insensibles, mais toi, toi, qui pleures encore, qui dois être acquise à toutes les misères, à toutes les pitiés ! Comment ne fais-tu pas ce rêve chevaleresque, s'il est quelque part un martyr succombant sous la haine, de défendre sa cause et de le délivrer ? Qui donc, si ce n'est toi, tentera la sublime aventure, se lancera dans une cause dangereuse et superbe, teindra tête à un peuple, au nom de l'idéale justice ? Et n'es-tu pas honteuse, enfin, que ce soient des aînés, des vieux, qui se passionnent, qui fassent aujourd'hui ta besogne de généreuse folie ?

Veuillez m'excuser, je ne sais pas ce qui m'a pris...

Figurez-vous que, à ceci près que j'ai, dans ma stupeur, remplacé toute référence à l'antisémitisme et à l'affaire Dreyfus par des références à l'homophobie et aux droits des homosexuels, je viens de vous citer la Lettre Ouverte à la Jeunesse, d'Emile Zola.

Vraiment, moi qui comptais vous écrire un billet qui traite de l'actualité... Oh, là là. Je suis confus. Et dire que ça a été publié en... quoi... 1897, ce texte-là... Et c'est un des auteurs fétiches du socialisme, en prime. Je ne sais vraiment pas ce qui m'arrive.

L'actualité, ce sera pour une prochaine fois, alors. J'espère que vous ne m'en tiendrez pas rigueur !

emile-zola-resim