J’ai beaucoup critiqué les religions du Livre récemment… Vous savez, l’islam, le judaïsme, le christianisme et toutes leurs variantes, bref, tout ce qui est basé sur LE livre, la Bible. Toutes ces critiques étaient méritées, je vous l’assure… Je l’ai lue, la Bible. J’ai fait mieux que la lire : Comme tant d’autres avant moi, je l’ai replacée dans le contexte de son écriture.

C’est ce que chacun devrait faire… Ce que tout le monde fait, dans une certaine mesure, en lisant n’importe quel autre ouvrage, d’ailleurs (y compris les textes sacrés des religions des autres…). Mais, dés lors que les gens croient que la Bible est la parole de dieu, qu’elle est révélée, qu’elle « est », cet ouvrage acquiert un statut particulier. Certes, il s’agit d’un texte sacré… Les dévots (sans parler des bigots) sont chatouilleux avec ça.

S’il s’agit vraiment d’un ouvrage d’origine divine, révélée, l’examen de son contexte historique et des preuves archéologiques n’aiderait-il pas à interpréter le message divin ? La recherche sur le contexte politique, le style littéraire, les différents mythes des origines ayant précédé la Bible, tout cela n’aiderait-il pas à mieux interpréter des versets qui font aujourd’hui l’objet de controverses ?

Quand on considère la Bible comme un livre, certes fondateur, mais d’origine humaine, cette recherche est très intéressante, en Histoire, philosophie, droit… Mais elle devient indispensable si l’on croit que la Bible recèle bel et bien la vérité absolue et la parole de dieu, puisque tout ce qui permettrait de clarifier cette parole est forcément indispensable pour le salut commun… Et ça en épargnerait, des controverses et des morts inutiles !

Pourtant, les fanatiques religieux refusent de se poser ce genre de questions… Etrange, non ? Comme s’ils avaient peur de quelque chose. Ils préfèrent prendre leur texte sacré au pied de la lettre et taper sur les autres, ceux qui ont un texte sacré différent, ou une autre version du même texte sacré, voire exactement le même mais qui interprètent le même passage différemment… C’est plus drôle que de résoudre les vrais problèmes.

Parce que, oui, il existe une grande quantité de versions de la Bible… Pas seulement la Torah, le Coran et les Evangiles, dans leurs différentes traductions… D’où la question suivante : Qu’est-ce que la Bible, au juste ? C’est une question intéressante, et il faut se la poser, puisque la Bible est source de tant de conflits… On pourrait penser que tout le monde a la même définition de ce texte (ou le même texte, d’ailleurs) mais il n’en est rien.

Le contenu de la Bible, ce n’est pas comme le contenu des Trois Mousquetaires : Il change avec les époques.

Il faut dire que, malgré ce que toutes les religions qui tournent autour ont pu dire, il n’existe pas de contenu ou de traduction fidèle et définitive de la Bible… Au fil des siècles, les autorités religieuses de tous bords ont sélectionné certains textes écrits par un grand nombre d’auteurs, tous longtemps après (souvent plusieurs siècles après) les événements que décrit la Bible.

La Bible telle que nous la connaissons, ancien et nouveau testament, est composée de soixante-six livres différents, écrits par plus de quarante auteurs sur une période de plus de mille ans dans des styles variés et des langues différentes, le tout ayant été traduit et retraduit de différentes façons, à différentes époques… Et les différences dans les traductions suggèrent que ce texte « révélé » contient des erreurs !

Ceux qui ont compilé ces livres, chez les chrétiens, les ont choisis au cours de débats houleux et fort politisés entre évêques (qui cherchaient à faire admettre leurs articles de foi au détriment de ceux des autres, souvent pour obtenir pouvoir et légitimité auprès des fidèles et ne pas se faire brûler vif ou énucléer… c’était une époque fascinante), lors de nombreux conciles qui se déroulèrent sur plusieurs siècles.

Les plus marquants pour la chrétienté furent ceux de Nicée (en 325 et en 787), mais n’entrons pas dans les détails… Le plus important est que, en ce qui concerne la Bible, les textes qui auraient pu la composer (et qui sont tout aussi légitimes que ceux que nous connaissons, en terme d’authenticité, c'est-à-dire TOUS apocryphes) peuvent remplir toute une bibliothèque. Je parle d’une bibliothèque municipale, hein, pas d’un meuble.

En ce qui concerne l’ancien testament que suivent les juifs, sa traduction moderne en hébreu vient… En grande partie du grec (une version hellénique de la Torah) et de tas d’autres fragments en différentes langues ! Le tout est probablement une transcription de ce qui n’était alors que transmis par tradition orale : Une chronique allégorique de l’histoire du peuple hébreu et un mythe des origines.

A côté de ça, le Coran semble plus « sérieux » : Le nombre de sources est déjà plus limité et un peu plus authentifié (encore que…), même si l’on peut mettre en doute leur bonne foi sur de nombreux points… Comme à chaque fois pour ce genre de textes. Il est toutefois important de noter que, si la Bible est bel et bien importante pour l’islam, le Coran n’est pas inclus dans la Bible, il vient après, comme le Livre de Mormon.

Le Livre de Mormon possède une seule source très bien identifiée, et très comique… Mais je m’égare. Passons.

Concentrons-nous sur ce qu’il y a dans la Bible, ancien et nouveau testament. Les textes qui ont survécu aux coupes franches des diverses autorités religieuses au fil des siècles racontent souvent plusieurs fois la même histoire avec des points de vue différents, voire contradictoires (il y a par exemple deux créations dans la genèse, et la même vie de Jésus est racontée par les quatre évangélistes de manière différente).

Le texte actuel contient des chroniques d’alliances entre tribus présentées sous la forme d’arbres généalogiques (c’était souvent la même chose), des métaphores, des légendes, des mythes fondateurs, des récits de rêves, des paraboles, des fables et des histoires initiatiques compréhensibles seulement par les initiés de l’époque, des épitres (des lettres, quoi), des doléances populaires…

La Bible contient aussi des témoignages, des prédictions, des proverbes et maximes, des poèmes, des chants, des coutumes, des descriptions de lieux et d’objets spécifiques, des méthodes et des façons de pratiques les artisanats quotidiens (abattage de la viande, cuisine, construction, etc.), des conseils sanitaires, des lois et des précédents juridiques, des réformes et édits royaux…

Ce que ne contient pas la Bible, en revanche, c’est quelque condamnation que ce soit au sujet des noirs, de la théorie de l’évolution, la recherche sur les cellules souches… Si l’homosexualité est qualifiée d’abomination dans l’ancien testament, Jésus n’a jamais rien dit à ce sujet, et la chrétienté était d’ailleurs plutôt neutre concernant l’homosexualité avant le XIIIe siècle… Un peu tard pour s’apercevoir de ça, non ?

De plus, si les textes du nouveau testament ont tous été rédigés plus de cent ans après la venue du Christ (venue que l’on ne peut pas dater, vu que les calendriers ont changé maintes fois depuis et que les indications sont peu claires… Dans l’hypothèse ou ça se soit réellement produit…), ceux de la Genèse sont basés (parfois très précisément, comme le livre de Job) sur les mythes des origines mésopotamiens…

Eh non. La Bible n’a pas été tirée d’un chapeau, comme ça, « pouf », même si c’est ce que beaucoup aimeraient faire croire (et ceux-là placent toujours la plume, comme le chapeau, dans la main exclusive de leur dieu…), notamment en disant que ce n’est qu’un seul livre. Ses différents textes s’insèrent tous dans un contexte historique précis, ont des buts définis, et leurs auteurs ont été influencés par tout ce qui est venu avant.

Quant aux traducteurs, ils n’étaient pas archéologues, et voyaient les choses à leur façon…

Dans l’Histoire, retraduire la Bible a toujours été source de légitimité et de pouvoir… Renseignez-vous sur la Bible du Roi Jacques, celle de Jacques Ier (successeur d’Elizabeth I d'Angleterre), vous verrez. Demandez-vous pourquoi la Bible de Benoît XVI est en latin si Jésus était juif... Et les erreurs de traductions ont été nombreuses… Notamment dans la « vulgate », utilisée par les catholiques pendant des siècles.

Mais, comme je l’ai déjà dit à maintes reprises, chacun interprète la Bible comme ça l’arrange, et surtout ceux qui veulent promouvoir leurs idées et leurs intérêts. Cela n’est pas nouveau, et cela arrive tous les jours… Et ça marche parce que la majorité des gens ne lit pas la Bible, choisissant d’ailleurs sciemment d’ignorer la vaste et complexe histoire de ces textes si importants (Faut dire, c’est super chiant… Mais bon).

Les membres de tous les clergés de toutes les religions qui s’appuient sur la Bible en profitent (Souvent parce qu’ils croient que c’est bien, que c’est juste, que c’est la vérité… L’enfer est pavé de bonnes intentions) pour interpréter comme ça les arrangent les versets qu’ils veulent, souvent même hors de tout contexte. Et la Bible est si foisonnante qu’on peut lui faire dire ce qu’on veut, comme on veut, quand on veut.

Le tout venant des intégristes et les fondamentalistes de tous bords sont friands de ces techniques, et s’en tiennent souvent à une seule version : Une Bible compactée, avec interdiction d’aller voir ailleurs, lire autre chose, ou se renseigner sur le contexte, puisque pour eux, la Bible est le seul livre d’Histoire qui vaille (alors que ça n’en est même pas un au départ…).

La Bible devient le seul texte de référence… Cela pose évidemment quelques problèmes pour appliquer ses lois archaïques (j’ai déjà parlé du mariage selon la Bible…) telles l’esclavage, l’interdiction du célibat, l’interdiction de dire le nom des organes sexuels… Mais aussi pour la biologie, et pas seulement l’évolution : Pour les auteurs de l’ancien testament, les sauterelles auraient… quatre pattes ! Si, si. Je vous jure.

Bref, on voit où ça mène. Que vous soyez chrétien, juif, musulman ou quoi que ce soit, quelles que soient vos opinions, à chaque fois que vous entendez quelqu’un marteler sa Bible, posez-vous les questions suivantes : Est-ce que cette personne fait partie d’un groupe à visées politiques ? Est-il habilité à le représenter (bénévole, prêtre…) ? Une dénomination minoritaire ou majoritaire au sein de son culte ? Une secte ? Un groupuscule ?

Est-ce que le passage cité est vraiment dans la Bible ? Et dans quelle version ou traduction de la Bible ?

Questions subsidiaires pour les plus forts en thème : Qui a écrit ledit passage de la Bible et quels étaient ses motivations ? Que voulait-il dire ? Dans quel contexte ? Est-ce que ce passage est une chronique, un récit juridique, historique, ou simplement un mythe, un rêve ou une opinion ? Peut-il s’appliquer à la société moderne ou représente-t-il les valeurs d’une civilisation ancienne ?

Quelles étaient les valeurs de cette antique culture ? L’esclavage ? La soumission des femmes et des minorités ? (La réponse n’est pas forcément positive : L’ancien testament a pour habitude de soumettre les femmes et d’éradiquer les peuples, mais Jésus était tout à fait pour le fait de venir en aide aux désemparés et aux marginaux !).

Et, la question à cent euros… Est-ce que la personne qui veut ainsi vous enrôler pratique elle-même ce précepte dans sa vie ? De manière constante et cohérente ? Non, parce que ça, c’est important, aussi… Par exemple, quelqu’un qui dit que l’avortement c’est Mal et évoque alors le sixième commandement (« Tu ne tueras point »), est-il aussi contre la guerre et la peine de mort ?

Il ne devrait pas être interdit de poser des questions : Le vrai croyant garde la foi… Les questions sont là pour éclairer sincèrement les gens, elles ne sont pas toujours là pour tenter de prendre en défaut les intégristes… Et même dans ce cas, si tout ça n’est pas basé sur du vent, cette « révélation divine » devrait être à l’épreuve de n’importe quel raisonnement humain, non ?

Pour paraphraser Shakespeare, peut-on croire qu’un dieu ait fait le cerveau humain pour ensuite lui interdire de s’en servir ? De toute façon, nous n’avons plus tellement le choix depuis que nous avons croqué la pomme, non ? Les chrétiens se sentent toujours coupables de ça… Tout comme ils se sentent coupables de questionner leur livre sacré. Ça a un petit goût de critique, donc de blasphème…

Ce que je pense, moi, c’est que s’il existe un dieu, le vrai blasphème serait de ne pas lui poser de questions, à propos de tout… Le vrai blasphème serait de réduire la parole d’un dieu que l’on voudrait croire bienveillant à une liste de règles arbitraires, de condamnations contre tel ou tel groupe, et de règles de vie qui se rapprochent plus d’un manuel pour chaine stéréo ou ordinateur…

C’est à ça que ça sert ? A vivre sans réfléchir, frapper sans regarder et mourir comme à l’abattoir ?

Si c’est ce qui vous branche, faites ce que vous voulez (mais pas près de chez-moi, parce que je supporte mal les dictatures et les autodafés, hein). Cependant, si vous pensez que la richesse de la Bible n’est pas littérale, mais réside dans la beauté de ses images, de ses histoires, de ses symboles et de ses thèses philosophiques, dans son importance pour les cultures qui l’ont adoptée, dans les valeurs positives qu’elle apporte…

Si vous pensez que la Bible n’a pas, n’a jamais eu réponse a tout, et n’a même jamais eu la prétention de correspondre à toutes les situations, si vous croyez que la Bible n’est pas dieu, qu’elle n’a pas à être vénérée, mais qu’elle montre le chemin vers une certaine vision du divin, si vous pensez sincèrement que prendre la Bible littéralement c’est manger le menu sans commander aucun plat…

Si vous pensez que dieu n’existe peut-être pas, mais qu’au fond, ça n’a aucune importance…

Alors peut-être faites-vous ce que ferait Jésus : Laisser vivre les autres, et globalement être sympa.

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P.S : Si vous voulez plus de renseignements sur les origines archéologiques et historiques de la Bible, sur ce qui s’est « réellement » passé, pour autant que nous le sachions, à l’époque des patriarches, sur les anciens mythes cosmologiques des tribus qui formèrent le peuple d’Israël… Alors lisez La Bible Dévoilée (Les nouvelles révélations de l’Archéologie), par Israël Finkelstein er Neil Asher Silberman (2002, publié chez Bayard).

C’est une superbe synthèse dont l’existence m’a été rappelée récemment par un ami et que j’avais lu dés sa sortie, puisqu’il était lecture obligatoire à la Sorbonne lors de ma 3e année, en Histoire du Proche Orient ancien… Et c’est passionnant. A compléter, pour ce qui est des liens avec la Mésopotamie, avec une lecture de Babylone et la Bible, par Jean Bottéro (1994, les belles lettres).

Ces gens sont bien sûr tous d’éminents spécialistes et leurs ouvrages se suffisent à eux-mêmes… Ils sont loin d’être aussi épais que les gros manuels d’Histoire que l’on imagine, et ne sont pas le moins du monde abscons pour peu qu’on se soit réellement intéressé à la Bible et à l’archéologie ! De plus, leurs bibliographies sont un point de départ idéal pour toute étude approfondie sur le sujet.

Pour ce qui est du concile de Nicée, je n’ai dans ma bibliothèque que des manuels et des dictionnaires rébarbatifs (même s’ils sont bien faits, avec des cartes et tout et tout)… Mais un petit tour à la bibliothèque Ste Geneviève ou chez La Procure (LA librairie religieuse) saura vous apporter l’illumination. Le jeu de cartes et de plateau Credo, anciennement distribué par Multisim, a pour thème ces différents conciles et leurs coups en dessous…

Les règles ont été très mal traduites, le jeu est un peu vaseux, mais marrant… Et surtout original.