Il y a quelques mois, je regardais sur Youtube un débat très intéressant sur la religion... Et l'homme de mes pensées me fit remarquer avec bruit que tout cela était incomplet. Entièrement d'accord avec l'un des deux "camps", il regrettait ardemment que l'on ne puisse exposer la totalité des arguments en sa faveur... En fait, militant contre la religion, il enrageait même qu'on ne puisse en dénoncer toutes les atrocités, et exposer la liste de tous les bienfaits de la science.

Pour votre édification personnelle, voici le début du débat ici... Mais ce n'est pas de cela que je voudrais parler.

Continuant cette discussion avec mon amoureux, le voyant s'indigner de plus en plus, je lui ai dit sommairement qu'un débat n'est pas un cours magistral, qu'on en peut pas ennuyer les gens avec tout cela, ni les braquer... Pas si on veut convaincre. Ce sur quoi il a répliqué que c'était injuste, et que les gens devraient entrer ici avec l'esprit ouvert, entendre chacun et ses arguments, puis décider par eux-mêmes en se laissant convaincre par les faits...

Injuste ? C'est possible... Mais, le fait est là, le débat est un format intrinsèquement biaisé. Faux et fourbe, le débat est l'ennemi des faits. Il n'est là que pour tenter de convaincre, ou éventuellement d'arriver à un consensus, ce qui n'a rien à voir avec la vérité. C'est pour ça que les enseignants ont des classes et des élèves, et ne font pas de débats sur le contenu de leurs cours... Et que les débats sont réservés à la politique et à la philosophie, deux matières qui se préoccupent du relatif, pas de l'absolu.

C'est aussi pour ça que les scientifiques refusent de débattre avec des pseudo-scientifiques... C'est inutile et contre-productif de parler à ces gens, du moins lorsqu'il ne s'agit pas de contrer quelqu'un de manière impartiale, non partisane, face à des gens entraînés, en exposant strictement les faits... Dans un tribunal, par exemple, ou dans un article. Rien à voir avec le format habituel d'un débat, heureusement !

Dans un tribunal, les conséquences du mensonges sont réelles (du moins on l'espère). Dans un débat, elles sont nulles. Dans un tribunal, la méthode scientifique peut faire progresser la justice et la vérité. Dans un débat, elle n'a rien à gagner... Un tribunal est là pour faire gagner les preuves les mieux étayées. Un débat fait gagner celui qui a la meilleure rhétorique. Un juge est entraîné à voir les artifices de la parole et discerner les preuves réelles... Un public lambda est rarement aussi bien formé.

Je ne dis pas que les scientifiques ne doivent pas "débattre" entre eux... Mais ça n'est pas la même chose du tout ! Ils présentent leurs travaux et les résultats de leurs expériences à leurs pairs, le verbe n'entre pas en ligne de compte. "Débat" n'est pas le meilleur terme ici... Non, quand je dis "débat", je veux parler d'un format public où les gens écoutent deux camps exposer leurs points de vues ("points de vues", pas "faits" !) de manière synthétique, et se contrer l'un l'autre.

Dans un tel débat, on part du principe que les deux camps ont chacun une opinion qui mérite autant le respect du public.

Dans un tel débat, le public pèse les arguments et choisit ceux qu'il trouve les plus attirants, les plus jolis.

C'est un peu comme un Référendum, en fin de compte... Avec les mêmes effets pervers.

La nature même d'un débat entre un scientifique et n'importe qui d'autre présente cette autre personne comme égale et aussi respectable que le scientifique... Même si le scientifique en question est expert sur le sujet et que l'autre est un crétin fini ! Qu'il s'agisse de religion ou de pseudoscience, organiser ce genre de débats contre un scientifique, c'est rabaisser la science au niveau des pseudo-sciences, chasseurs de fantômes et autres chimères...

Certes, ce n'était pas le sujet du débat en question, mais c'est la même chose... Nous avions d'un côté des religieux qui citaient les bénéfices impalpables du catholicismes, tels la morale, la spiritualité, la charité, la sérénité, et de l'autre des gens avec des faits entre les mains sur l'impact de la "charité" chrétienne, sur l'insanité psychologique profonde de la "morale" catholique, et, chiffres à l'appui, les atrocités perpétrées par les prêtres et l'église encore aujourd'hui.

Sans parler de l'absence totale de preuve que, sans la religion, d'autres associations charitables n'auraient pas été créées... Ni même l'indéniable réalité que la religion est à l'origine de plus nombreux problèmes qu'elle n'en résout. Mais passons.

Le fait est que, simplement en acceptant le débat, on présente le point de vue des faits comme aussi valable que n'importe quelle autre opinion... Que ce soit celle d'un géologue contre celle d'un partisan de la théorie de la "Terre plate", celle d'un athée contre celle d'un théiste, celle d'un physicien contre celle d'un conspirationniste du 11 septembre, celle d'un psychiatre contre celle d'un prêtre prônant que les gays sont "malades"... Et ainsi de suite.

Le message envoyé est que les faits et les données exactes ne sont qu'une opinion parmi d'autres... C'est évidemment faux !

L'autre vérité quant aux débats est que les gens sont déjà convaincus d'avance, pour la plupart... "Si tu délibères, ton choix est déjà fait", disait Nietzsche, qui avait oublié d'être con. Oh, nous faisons semblant de ne pas le voir, et nous nous cachons derrière des tas de bonnes excuses pour débattre, mais le fait est que la plupart des gens, qu'ils soient invités à venir au débat par l'un des camps ou non, a déjà son opinion toute prête...

A l'exception d'une minorité d'indécis (et encore, ces indécis peuvent se croire ouverts et ne pas vraiment l'être), nul n'est si ouvert que ça (et certes pas les débatteurs eux-mêmes) à la conversion. D'ailleurs, il faut un très grand orateur pour arriver à convaincre quelqu'un que son propre point de vue est faux en quelques heures, surtout face à des adversaires de talent, surtout sans s'adresser directement à cette personne, et surtout sur des sujets importants.

Voyons le bénéfice du débat pour quelqu'un qui se base sur les faits, dans le meilleur des cas (celui où il gagne grâce à un meilleur "pitch") : On a réussi à convaincre les quelques personnes "ouvertes" qui étaient présentes à ce débat, et peut-être même quelques autres. Mais n'oublions pas que pour un seul membre du public, cent ou mille autres ont simplement entendu parler du débat, et se disent désormais que la discipline scientifique, ou les faits, sont égales en termes de validité !

A moins que le débat ne soit diffusé partout sur Internet (et encore, seuls ceux qui s'y intéressent le regarderont, et participeront donc au public virtuel de l'événement), les désavantages surpassent largement ce qu'on peut y gagner.

Nombreux sont les débatteurs invités à des débats perdus d'avance, que l'on remercie chaleureusement de descendre dans la "fosse aux lions", et qu'un public déjà acquis à l'autre bord, en majorité, applaudit avec condescendance... C'est d'ailleurs le cas du débat qui a initié cette discussion, sauf que, dans ce cas, la majorité était constituée de gens sensibles pour diverses raisons, aux arguments du côté "athée" de la chose... Voire déjà convaincus de l'inanité du Catholicisme Romain.

Nombreux sont les scientifiques qui viennent débattre face à un public antagoniste, sans penser à mal, et qui ne servent que d'outil à la masturbation intellectuelle de ces pauvres gens... Perte de temps pour les débatteurs, perte de temps pour la science, si gentiment et poliment que le débat soit présenté. Vous noterez que ce sont toujours les non-scientifiques qui organisent le débat : La science n'a rien à prouver, elle. Elle marche. Ce sont les autres qui veulent se mettre au même niveau.

Ah, mais, me direz-vous, "l'important, c'est  de faire réfléchir le public et l'autre bord à ces questions, de semer la graine socratique qui les convertira peut-être plus tard"... Louable objectif, mais qu'on me permette d'être sceptique. Premièrement, on part du principe que le public est ouvert d'esprit, et nous avons vu que ce n'était pas le cas. Deuxièmement, si l'autre bord estimait qu'il avait encore besoin de réfléchir au problème, il ne débattrait pas.

Troisièmement, c'est exactement ce que se disent vos adversaires : Ils se disent sans doute que vous serez converti un jour !

Un autre argument  pour le débat, c'est que, justement, l'un des camps a les faits pour lui, et que les faits sont incontournables...

Cela n'a aucune importance. Aucune. C'est d'ailleurs loin d'être un avantage, parce que quelqu'un qui s'en tient aux faits s'oblige à présenter une réalité complexe que ceux qui ne bénéficient pas de la même formation scientifique (ou juridique, ou autre) ne peuvent souvent pas vraiment percevoir... Ou comprendre. Beaucoup ne sauront pas faire la différence entre quelqu'un qui a l'air sérieux, et quelqu'un qui l'est... Entre fait et pseudo-fait.

Le pseudo-scientifique, le religieux, quant à lui, peut puiser à la source sans fond des théories les plus folles et les plus extravagantes, des justifications les plus erronées, des opinions les plus relatives... Il peut utiliser l'argument d'autorité (souvent bien plus efficace que la présentation des faits, paradoxalement) en donnant n'importe quel nom qui fait vaguement sérieux, ou en faisant appel à des "experts" anonymes et imaginaires. Enfin, il peut tout simplement... mentir !

Si sa rhétorique nécessite un argument particulier pour paraître plus attirante, il lui suffit de le donner, même s'il est faux. De fait, la plupart des pseudosciences qui ont un peu de succès, de même que les opinions politiques extrêmes et les religions, ont été construites autour de justifications et d'explications très élégantes... D'où leur succès. Ces justifications n'en sont d'ailleurs pas moins complètement fausses, mais, pour beaucoup, leur diffusion n'en est pas affectée.

Pire encore : Celui qui expose les faits peut se voir obligé de dire "la majorité des scientifiques pense que", ou "la théorie qui explique le plus de faits à l'heure actuelle est...", ou pire "Nous travaillons encore dessus" et "Nous ne savons pas". Bien que ces phrases n'aient rien de répréhensible dans un discours scientifique (bien au contraire, même !), et qu'elles soient parfaitement valables quand on expose la vérité, elles sont l'épitaphe de tout débatteur.

En fait, la réalité et les faits correspondent très rarement avec "ce à quoi on s'attend", avec une explication élégante, avec quelque chose de sensationnel et qui fait beaucoup de bruit, ou simplement avec ce qu'on aimerait qu'ils soient... Et ça, c'est un énorme désavantage quand il s'agit de convaincre les gens. Hélas, l'éducation prend du temps et nécessite une formation graduelle, et que raconter de jolis bobards accessibles à tous est bien plus amusant.

La connaissance réelle, il faut la présenter comme intéressante... Le reste, ça l'est déjà.

J'en entends déjà qui me disent "Mais si on ne fait rien, alors les pseudo-scientifiques ont le champ libre et ne sont pas contestés !"...

J'espère bien qu'ils l'ont, le champ libre ! Tant qu'ils n'ont pas droit de cité dans les écoles, ou (comme on l'a dit) le débat n'a pas sa place en dehors du cours de philo, les dingues de tout poils ont tout à fait le droit de dire ce qu'ils veulent. Je ne crois pas que relever le gant que symbolise chaque caquetage soit à l'avantage de la Vérité, et, surtout, que le débat soit le moyen idéal pour contrer ces gens-là, dans un monde où seul celui qui crie le plus fort semble avoir raison.

Contrer ? Oui ! Produire des articles, éduquer les gens... Par un débat ? Sûrement pas. N'ouvrons pas la porte au loup, et, sur Internet, ne nourrissons pas les Trolls !

Dans notre société ou la liberté d'expression est (à peu près) respectée, chacun peut dire ce qu'il veut et professer quelque point de vue que ce soit... Dans un débat public, s'il s'en organise un, mais aussi en dehors de ce cadre. Ce qui importe c'est la qualité et la portée du propos, pas la comparaison des petites phrases... Pas la peine de laisser quelqu'un d'autre s'arroger la même crédibilité qu'un camp qui est arrivé au sommet, le salissant par la même.

Ne pas débattre ne réduit aucun des deux camps au silence, loin de là. Les deux gardent leur tribune de départ, sans la mettre en danger... On n'en donne pas une plus large à ceux qui, par la force des choses, ont un point de vue qui, s'il séduit un noyau dur, reste marginal parce qu'il ne résiste pas à l'examen rationnel. En dehors du débat, c'est toujours le point de vue des faits qui progresse : Pourquoi risquerait-il de tout perdre en s'abaissant volontairement ?

Et si vous pensez que les médias vont claironner la victoire du "bon" camp s'il gagne, vous vous trompez lourdement. Même si c'est vrai pour certains médias, d'autres journalistes ne seront probablement pas du même avis et publieront des articles contraires, alimentant une controverse malvenue... Et ça, c'est à supposer que le camp des faits ait gagné. C'est une loterie à laquelle il vaut mieux ne pas jouer quand on a tout à perdre et rien à gagner !

Si vous voulez convaincre des gens et que vous avez les faits pour vous, présentez-les correctement... Seul. Mettez dans un exposé, dans un article ou dans tout autre présentation toute l'énergie que vous auriez mis à préparer et organiser un débat, vous convaincrez d'autant plus de gens, et cela aura même l'effet que le débat est supposé avoir : Des gens vous écouteront et vous liront dans l'espoir d'en apprendre plus sur le sujet, pas dans l'espoir de voir une confrontation !

Cela tombe sous le sens, quand on y réfléchit de cette façon : Qui a besoin de se laisser polluer par une opinion adverse quand il cherche justement à convaincre ?

"A vaincre sans péril on triomphe sans gloire", direz-vous... Mais justement, ce n'est pas une guerre ! Ce n'est pas de la couardise que de protéger l'information : Il n'est pas lâche d'ériger une forteresse solide face à l'ennemi plutôt que d'aller le combattre là où il est le plus fort. Combattre et débattre sont deux mots parents... Celui qui survit, c'est celui qui a la ville la plus solide et autonome, pas celui qui l'assiège pour s'arroger son contrôle.

Si vous n'avez pas besoin de combattre, vous avez déjà gagné.

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