Je vous l'ai déjà dit (et récemment encore), je hais le sport... Surtout le sport-spectacle, trahison de la lettre et de l'esprit du véritable sport. J'ai toujours détesté ça, depuis tout petit. Je n'utilise pas ici le champ lexical de la haine à la légère... Courir juste pour courir, taper dans un ballon sans raison apparente, l'esprit de corps hétérosexuel mâle décérébré et plein d'insécurités, jusqu'aux maillots et survêtements ignobles, moulants ou informes, artificiels et vaguement suants...

Tout ça m'a toujours donné une sérieuse envie d'acheter des explosifs et de les placer stratégiquement autour du stade Marville de la Courneuve, des vestiaires et des terrains attenants, uniformément gris, bruns et moches même en été, lieux honnis de mes premiers "cours de sport", ou "APS"... Une torture indigne qui devait se prolonger pendant un trop grand nombre d'années, depuis le primaire jusqu'à la seconde. Une horreur.

Plutôt que de vous exposer les détails de ma propre expérience ou de composer quelque bilieuse diatribe par trop générale, je vais ici vous traduire (du mieux que je peux, parce que ce texte est si typiquement anglais que je commet d'ores et déjà une grave traitrise en songeant à tenter d'amener toutes ses nuances à l'esprit français tout en préservant son élégance...) un texte de Stephen Fry sur le même sujet.

Je ne cherche pas à me vanter d'une communauté d'esprit avec cet homme remarquable, mais il est effectivement remarquable que, à deux générations d'écart, nous ayons eu, mutatis mutandis (si je puis me permettre une expression aussi galvaudée et moche, pour une fois qu'elle peut être utilisée à bon escient) une expérience similaire et un point de vue identique sur le sport en général, en particulier dans nos enfances respectives.

Il est revenu de ce point de vue... Moi pas.

Toujours est-il que ceci est un extrait de sa première autobiographie, Moab is my Washpot... Pour vous planter le décor, le jeune Stephen Fry, homosexuel qui se découvre différent, et maudit par une puberté plus tardive que celle de ses camarades, est alors un jeune trublion au pensionnat d'Uppingham.

"Une jolie chanson-sketch des Bonzos, intitulée "Le Sport", suit un garçon sensible (qui s'appelle Stephen, charmante coïncidence) au sein de son école. L'enfant préfère s'étendre dans les hautes herbes avec son édition de poche de Mallarmé (encore un "Stephen", Etienne en français) tandis que les autres, grands et rudes gaillards, sont tout à leur football. Le refrain crie virilement :

                Sport, sport, sport si viril,
                Apprend la vie aux garçons subtils !
                Oui, sport, tu fais d'nous des hommes forts...
                Ya qu'les filles qui n'aiment pas l'sport !

J'ai ri à cette chanson, mais j'ai aussi pleuré intérieurement. Je haïssais le sport, le plein-air, les "jeux", quel que soit le nom qu'ils lui donnaient. Et c'était vachement plus dur d'échapper au sport maintenant qu'en primaire (...). [l'argent de poche, les boutiques, les cafétérias], je pouvais apprécier ce genre d'indépendance, mais les choses viriles m'effrayaient. Et rien n'était plus viril que le sport.

Le sport, ça comptait à Uppingham. Si vous excelliez dans chaque équipe sportive, vous étiez vraiment quelqu'un. Même si vous ne représentiez que votre propre Maison, sans même parler de l'école, cela vous donnait un je-ne-sais-quoi, de quoi parader, une estime de soi, un sentiment de supériorité facile que le fait de souffrir face aux verbes irréguliers ne pouvait entamer. Bûcher était, en fin de compte, efféminé, alors qu'il n'y avait pas de quoi avoir honte d'être mauvais en classe...

La "compète" était permanente. L'exercice physique était une activité quotidienne, sauf le vendredi. Il n'y avait pas de quoi pavoiser le vendredi non plus, cependant, parce que c'était le jour du Service, obligatoire lui aussi, jour où nous devions marcher au pas de long en large en uniforme de la seconde guerre mondiale, recrutés d'office dans le Peloton des Cadets de l'école. J'étais un simple troupier de l'armée de terre; mon frère avait finement choisi l'armée de l'air. Je devais avoir autant l'air d'un homme de troupe que Mike Tyson d'une jonquille, à me dandiner sur le champ de manœuvre dans mon treillis mal blanchi, mes lourdes bottes militaires, un béret noir trop serré qui refusait de s'aplatir et me faisait plus ressembler à un français vendant des oignons qu'à un vrai soldat, me tortillant dans une chemise kaki qui grattait, à tenter de marcher en rythme, une carabine Enfield cliquetant sur l'épaule alors que l'adjudant-chef de l'école, le Regimental Sargent Major Clark, dit "Chique", me hurlait dans l'oreille.

Pourtant, vous auriez pu m'enculer avec un ananas et m'appeler votre petite cochonne suceuse, me battre à coup de chaînes et me mener à la baguette en uniforme tous les jours, je vous aurai remercié avec les larmes aux yeux si cela me faisait échapper aux "jeux".

Rien n'approchait seulement la bassesse, la vilénie des "jeux". Rien.

De grotesques matchs "En-dessous contre au-dessus" étaient organisés de temps à autres, dans lesquels les moins de seize ans jouaient contre les plus de seize ans, ainsi que des matchs entre écoles auxquels il était obligatoire d'assister... Et obligatoire d'encourager son équipe. En plus de ces activités imposées aux pensionnaires, des cours d'APS étaient compris dans le cursus de l'école, dans l'emploi du temps réservé aux vrais cours : Des imbéciles sortant de l'école publique qui appelaient tout le monde "Gars", ou par leur prénom, comme s'ils trouvaient le fait que l'on appelle les élèves par leur nom de famille dans les pensionnats privés d'un intolérable snobisme, en totale opposition avec leur sain petit monde de franche camaraderie, bière, bonhomie, mi-temps et quadriceps...

"T'es un bon gars, Jamie !"

Oh oui, il y avait toujours un Jamie, un bon-gars-Jamie, un gentil petit Jamie demi de mêlée, vif, agile et propre sur lui. Un Jamie qui pouvait grimper à la corde comme un héros du club des cinq, sauter sans effort au dessus des haies et du cheval d'arçons, exécuter d'élégants retournements à chaque fin de longueur à la piscine, faire des sauts périlleux arrières et avants depuis une barre fixe avant de se redresser d'un bond, ses jolies petits fessiers aguicheurs tout contractés, fermes et pleins de toute leur Jamietude. Connard.

Et après, ces pithécanthropes quasi-illettrés portant short-résille en nylon bleu et t-shirt de la ligue 1, le chronomètre aux milliers de fonctions pathétiquement gadgets suspendu à leurs cous épais de brutes épaisses, ils avaient le culot d'écrire des appréciations sur les bulletins scolaires citant des "pourcentages de développement moteur" et autres bouillie pour les chats, comme si leurs gesticulations futiles et haletantes faisaient partie d'une discipline scientifique reconnue, qui ait jamais eu la moindre importance dans le monde.

Même quelque tragicomique consultant en "management" débordant de chiffres et de conseils psychologiques sur "l'art de la gestion d'équipe" (l'art d'énoncer des évidences à vous faire saigner du nez, assurément...) a quelque droit de se regarder dans un miroir chaque matin... Mais ces babouins, avec leurs écritoires et leurs sifflets et leurs statistiques sur l'acide lactique, courant à reculons avec un médecine ball sous chaque bras, criant "Allez Fry, bouge ! Faut que ça brûle..."

Beurk !

Le couinement des semelles de caoutchouc sur le linoléum des salles de gym, la puanteur fétide de la jeune testostérone, le crissement des pistes d'athlétisme en cendrée, le bruit mat, mort et sourd d'un ballon de rugby, une seconde après la vision matte, morte et laide du même ballon choquant la boue durcie pendant que vous regardez le match d'un œil morne, le cliquetis des crosses de hockey, le raclement des crampons dans les vestiaires, l'odeur douceâtre de l'huile de lin, les suspensoirs réglementaires, les protège-tibias, les dégoûtantes casquettes de cuir pour la mêlée, les baskets, les chaussettes, les lacets, le sifflement et la vapeur des douches...

Pu-u-u-u-utain !

J'ai envie de vomir tout cela, à présent, toute cette saloperie bonne pour la santé... Tout ça a rongé jusqu'au cœur de mon âme tel un acide, et est ressorti de l'autre côté tel un cancer. J'en concevais tant de mépris... tant... tant. Des sommets, des profondeurs, des océans de haine brûlante qui m'auraient presque rendus fous.

Les "Jeux" ! Comment osaient-ils employer un aussi noble mot pour qualifier une sanie barbare aussi boueuse et vile que le rugby, le football et le hockey ? Comment osaient-ils  penser que ce qu'ils pratiquaient était un jeu ? Ce n'était pas ludique, c'était sadique. Ce n'était pas vivifiant, c'était écœurant. Comme un gibier faisandé est écœurant.

C'était de la merde, c'était se complaire à mugir et hurler dans un tribal et brutal tas de merde."

Je n'ai rien à ajouter, votre honneur...

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