Je ne sors presque jamais, et surtout pas le samedi soir... S'agglutiner au cinéma, en boite ou sur les champs avec les klampins, les bobos et les banlieusards, pile à l'heure où tout le monde sort, très peu pour moi. Et puis, là, ça m'a pris comme une envie de pisser : J'étais très motivé par tout un tas d'événements indépendants de ma volonté et qui ne vous regardent pas, et j'éprouvais le besoin absolument impérieux de NE PAS être chez-moi ce soir là.

Désespéré de trouver un truc à faire qui ne soit pas trop bondé ni stupide, et n'ayant personne de libre avec qui sortir ce soir là (ouais, je sais, mais bon, à part dans Les Sims, on ne choisit pas l'emploi du temps de ses amis et de son mec... Ni là où ils habitent), j'ai réservé une place au théâtre Michel pour aller voir... Les Monologues du Vagin. Oui, la pièce en français traduite et adaptée de celle de Eve Ensler.

Je vous entend déjà dire "Houlà, il devait vraiment s'emmerder ou avoir un truc horrible qui l'attendait à la maison pour aller voir une usine à gaz intello pareille tout seul un samedi soir"... Bon. Il est légitime de se poser la question : Je suis un homme. Gay de surcroît. Le sujet de la pièce, en lui-même, n'exerce sur moi qu'une curiosité toute scientifique et un vague dégoût, comme un ténébrion sur une table de dissection...

Mais du point de vue académique, ces monologues sont un de ces monuments du féminisme qui manquait à ma culture. J'ai quelquefois discuté ragnagnas, cyprine, pets vaginaux et autres "sujets sensibles des mystères intimes de la féminitude", parfois même avec des gens qui possédaient effectivement un vagin : J'ai en effet des amiEs aussi bien que des amis, dont plusieurs lesbiennes. Je suis féministe autant qu'un homme peut l'être.

Pourtant, cette pièce intimide... De par son titre provocateur, certes, mais surtout de par sa réputation auprès des mecs (et je dis "mecs" sciemment, me référant au côté viril et velu de la chose). Autrement dit, cette pièce à la réputation d'être parfaitement ennuyeuse, pour en pas dire chiante, intellectuelle, plus cérébrale et moins drôle qu'un film de Woody Allen, et nécessitant presque des sous-titres à l'attention des hommes.

Sans être effrayé par l'intellectualisme, il est vrai que je fuis les œuvres de ceux qui croiraient déchoir s'ils parlaient simple, et qui suranalysent systématiquement... Particulièrement une certaine catégorie de féministes du style "célébrons notre vaginitudeet les mystères de notre corps". Cette pièce, et Eve Ensler, furent encensées par toute une intelligentsia que j'abhorre. Cela n'était pas fait pour m'encourager.

C'est pourtant une pièce absolument mythique : Elle se joue depuis une éternité partout dans le monde, rassemble des spectateurs (et surtout des spectatrices) en cohortes... Serait-il possible que cela ne soit pas si emmerdant que cela à regarder ? Est-ce que ce serait même intéressant et instructif ? C'est ce que je voulais vérifier depuis longtemps. Il ne me fallait que ce dernier coup de pied au cul pour me faire y aller.

Je me suis donc rendu au Théâtre Michel, rue des Mathurins à Paris, pour assister à une représentation desdits Monologues du Vagin, de Eve Ensler. Ils (ou plutôt elles) en sont à leur dixième saison de cette pièce, je crois, et, à cette époque de l'année, ce sont Emmanuelle Boidron, Nicole Croisille et Enzo-Enzo, mises en scène par Isabelle Rattier, qui "s'inquiètent beaucoup des vagins, de ce qu'on en dit, et surtout de ce qu'on n'en dit pas".

Et c'était génial.

Trois femmes qui ne font que parler de leur vagin et de celui des autres femmes, le cul sur des chaises, avec entre les mains des antisèches, pendant environ 1h30 (ce n'est pas long du tout, d'ailleurs ça passe trop vite...), dans un décor minimaliste. Et c'était bon... Drôle surtout, rythmé malgré le côté statique, émouvant et sérieux parfois, mais bourré de dérision. Et tellement vrai ! Tellement bien écrit, aussi !

Le titre est vraiment la seule chose intimidante. Contre toute attente, chacun y retrouve ses expériences, dans cette pièce... Même les hommes. Ils y reconnaîtront leurs amies, leur copine, leur femme, leur maîtresse, leur mère, leur fille, leur grand-mère parfois, ou leur institutrice, bref, toutes les femmes de leur vie... Mais, plus important et plus étonnant, ils trouveront de quoi s'y reconnaître eux-mêmes.

En parlant de l'expérience purement féminine de femmes avec leurs vagins, en "lâchant le mot" sans tabou mais sans vulgarité aucune, en parlant de tous les aspects de cet endroit dont nous venons tous, tous autant que nous sommes, et que beaucoup méconnaissent complètement (y compris les femmes),  l'œuvre d'Eve Ensler arrive à créer un pont paradoxal d'expériences communes entre les sexes, entre les genres.

Bon, moi, réalisé-je, j'en sais paradoxalement plus sur le vagin que pas mal d'hétérosexuels. Mais... Surtout, à ceux qui ont peur de se féminiser en allant voir une "pièce pour goudou" et en parlant des "trucs de gonzesses", je dis : Courez-y. Cette pièce permettra aux hommes qui osent s'y plonger (comme certains se plongent avec délectation dans son sujet, d'ailleurs...) de mieux comprendre ce qu'ils n'osent pas imaginer.

Certains diront que c'est réduire la femme à son vagin que de sans cesse ramener ses expériences de la féminité à cet organe que l'on dit sale, car consacré à trois fonctions tout à fait taboues dans nos sociétés. Rien n'est plus faux : Cette pièce donne accès à un univers d'expériences d'une grande richesse qui, si l'on peut dire, élargit le vagin et sa mystique à la femme, sans réduire la femme à sa simple vulve.

Ici, on ne parle pas que de vagin, on parle de toutes sortes de choses : expériences intimes et personnelles vécues par des femmes différentes aux points de vues parfois complètement antagonistes, réactions parfois inhabituelles à des situations anodines, ou anodines à des situations inhabituelles; une remise en perspective d'expériences que l'on croit rares ou uniques et qui ne le sont pas, ou bien l'inverse...

Cela a toujours un rapport avec le vagin, certes, mais ce n'est pas là le plus important. C'est une pièce qui parle de vies de femmes, voilà tout. Avec beaucoup d'humour, d'émotion, de vérité, et une once de sérieux de temps à autres. Sans cochonneries. Sans vulgarité. Sans abaisser le niveau. Cela devrait intéresser tout le monde... C'est "juste" un échantillon sympa de ce que vit un petit peu plus de la moitié de l'humanité.

Alors pourquoi cette réputation ? Pourquoi, dans le public, n'y avait-il que des femmes seules aux airs d'universitaires pucelles, des couples de lesbiennes, des couples de vieux enseignants, des femmes à moustache, et des couples hétérosexuels de tous les âges dont le mec, plus ou moins amoureux, a plus ou moins l'air d'avoir été forcé de venir à coup de chantage sexuel ou affectif ? J'étais le SEUL mec seul.

Sans doute à cause de tous ceux qui n'ont pas vu la pièce, chaque année moins nombreux. Parce que tout le monde a rigolé et applaudi. Et, à part deux ou trois mecs (pas si assurés que ça de leur virilité) qui lançaient des regards furtifs et inquiets un peu partout pour savoir s'ils pouvaient vraiment dire qu'ils avaient aimé plutôt que "ouais, c'est un truc de gonzesse, cette merde, comme ton Woody Allen", tous les garçons souriaient en sortant.

Sans doute un peu moins cons qu'avant. Rien que pour ça, même si je n'avais pas aimé, j'en aurais parlé.

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