Côté Beurre

La tartine qui tombe, qui tombe... Un blog qui ne crache pas dans la soupe, mais trempe son pain et sauce toujours. Avec du poil autour.

jeudi 22 octobre 2009

Barnum, dieu et Darwin...

Je ne résiste pas à vous traduire moi-même (traduction officieuse mais exacte) un passage du dernier livre de Richard Dawkins, The Greatest Show on Earth, qui concerne le sujet dont nous parlions la dernière fois… Ce livre explique la théorie de l’évolution (une explication prouvée et étayée, un FAIT, donc, à l’heure actuelle, et non pas une hypothèse… Il faut le savoir, c’est ce que signifie « théorie » en langage scientifique).

Richard Dawkins gagne à être lu, d’autant qu’il est l’auteur du lumineux ouvrage Pour en Finir avec Dieu.

Mais place à l’auteur et à son propos…

Imaginez que vous êtes un professeur d’Histoire Romaine, et de latin ; vous avez hâte de partager votre enthousiasme pour le monde antique… Les élégies d’Ovide, les odes d’Horace, la brièveté sinueuse de la grammaire latine dont le plus parfait exemple est la rhétorique de Cicéron… Les subtilités stratégiques des guerres contre Carthage, la carrière militaire de Jules César et les excès voluptueux des derniers empereurs…

C’est une tâche immense, qui demande du temps, de la concentration et de la dévotion. Pourtant, vous voilà forcé de constater qu’on rogne sur votre précieux temps, et que l’attention de votre classe est constamment distraite par une bande braillarde d’Ignoramus (Et non pas Ignorami, vous connaissez votre latin…), lesquels, soutenus politiquement et financièrement, tentent de persuader vos élèves que Rome n’a jamais existé !

Il n’y a jamais eu d’empire Romain. Le monde entier n’existe que depuis juste avant l’histoire récente et la mémoire des hommes. L’Espagnol, l’Italien, le Français, le Portugais, le Catalan, l’Occitan, le Roumain : Toutes ces langues et leurs dialectes ont émergées spontanément chacune de leur côté, et ne doivent rien à quelque prédécesseur ou langue racine comme le Latin.

Au lieu de consacrer toute votre attention à la noble vocation d’enseignant et d’étudiant des classiques, vous voilà forcé de passer votre temps et votre énergie à mener un combat d’arrière-garde pour défendre la théorie selon laquelle les Romains ONT existé : Une défense contre un déploiement de préjugés stupides qui vous feraient pleurer si vous n’étiez pas si occupé à les combattre.

Si le fantasme du professeur de Latin vous semble par trop invraisemblable, voici un exemple plus réaliste. Imaginez que vous êtes un professeur d’histoire contemporaine, et que vos cours sur l’Europe du XXe siècle sont boycottés, calomniés, ou autrement troublés par un groupe bien organisé, bien financé et très politisé de négationnistes de l’Holocauste…

A la différence de mes négationnistes de l’empire Romain, les négationnistes de l’Holocauste existent réellement. Ils font du bruit, ils ont des thèses qui paraissent, superficiellement, plausibles, et ils sont experts dans l’art de paraître bien informés. Ils sont actuellement soutenus par le président en exercice d’un état puissant, et au moins un évêque catholique.

Imaginez qu’en tant que professeur d’Histoire Européenne, vous ayez à faire face à des demandes agressives et incessantes telles « Enseignez la controverse ! », tout ça pour vous forcer à consacrer autant de temps à l’enseignement de l’Histoire qu’à la « théorie alternative » selon laquelle l’Holocauste n’est que propagande fabriquée par une bande de falsificateurs sionistes !

Là-dessus, des intellectuels à la mode, partisans d’un certain relativisme, mettent leur grain de sel en insistant sur le fait qu’il n’y a pas de vérité absolue : Le fait que l’Holocauste se soit produit ou non est pour eux une affaire de croyances personnelles… Pour eux, tous les points de vue sont également valables et doivent être également « respectés » !

Le cri d’alarme de nombreux professeurs de sciences, aujourd’hui, n’est pas moins déchirant. Lorsqu’ils tentent d’exprimer le principe de base qui guide la biologie, lorsqu’ils placent honnêtement le monde actuel dans son contexte historique (l’évolution), lorsqu’ils explorent et expliquent la nature de la vie elle-même, on les hue, on les stigmatise, on les harcèle et on les maltraite, les menaçant parfois de renvoi.

Au mieux, ils perdent du temps à tout bout de champ. Il est très probable qu’ils reçoivent des lettres de menaces de parents, et qu’ils doivent supporter les rictus sarcastiques et les bras croisés d’enfants qui ont subi un lavage de cerveau. On les équipe de livres de sciences approuvés par l’état, d’où le mot « évolution » a été totalement expurgé, ou édulcoré en « changement au cours du temps ».

Jadis, nous étions tentés de rire de ce genre de choses, comme d’un phénomène typiquement américain… Les enseignants d’Angleterre et d’Europe font à présent face à ce problème, en partie à cause de l’influence américaine, mais, de façon plus significative, à cause de la présence grandissante de l’Islam en classe… Soutenue involontairement par le multiculturalisme officiel, et la peur de paraître raciste.

Fréquemment, et avec raison, on rappelle que les théologiens et les ecclésiastiques de haut rang n’ont aucun problème avec la théorie de l’évolution, et, dans de nombreux cas, soutiennent activement les scientifiques sur ce sujet. C’est souvent vrai, comme je l’appris lors de  mon agréable collaboration, par deux fois, avec l’évêque d’Oxford, à présent Lord Harries.

En 2004, nous avons co-écrit un article dans le Sunday Times dont les derniers mots étaient : « De nos jours, il n’y a rien à débattre. L’évolution est un fait, et même, du point de vue chrétien, l’une des plus grandes réalisations de Dieu. ». La dernière phrase fut écrite par Richard Harries, mais nous étions en accord sur tout le reste de l’article. Deux ans auparavant, nous avions écrit une lettre au premier ministre Tony Blair.

Dans cette lettre, des scientifiques et des hommes d’église éminents, dont sept évêques, exprimaient leurs inquiétudes sur l’enseignement de l’évolution, principalement que cet enseignement était considéré comme une « question de foi » à l’université technique d’Emmanuel City à Gateshead. L’évêque Harries et moi-même avions organisé cette lettre dans l’urgence…

La totalité de ceux que nous avons approchés ont signé tout de suite. Il n’y a eu aucun désaccord de la part des scientifiques comme de la part des religieux. L’archevêque de Cantorbéry n’a rien contre l’évolution, ni même le Pape (à ceci près que l’ère paléontologique précise à laquelle l’homme a obtenu une âme n’est pas très claire), ni les prêtres diplômés, ni les professeurs de théologie.

The Greatest Show on Earth est un livre sur les preuves positives que l’évolution est un fait avéré. Il ne s’agit pas d’un livre anti-religieux. J’ai déjà fait ce genre de choses, c’est sur un autre T-shirt, il y a un temps et un lieu plus approprié pour le porter. Les évêques et les théologiens qui se sont penchés avec attention sur les preuves de l’évolution ont arrêté de la combattre.

Certains l’ont peut-être fait à contrecœur, certains, comme Richard Harries, avec enthousiasme, mais tous, à l’exception de ceux qui sont cruellement mal informés, sont forcés d’accepter l’existence de l’évolution. Ils peuvent bien penser que la main de Dieu a démarré le processus, et que, peut-être, ladite main n’est pas restée bien loin et a guidé ses progrès par la suite.

Ils pensent probablement que Dieu a monté l’univers de toutes pièces en premier lieu, et consacré sa naissance par une série de lois et de constantes physiques harmonieuses, calculées pour remplir quelque dessein insondable dans lequel nous avons un rôle à jouer… Mais, bon gré mal gré, les hommes et les femmes d’église acceptent les preuves en faveur de l’évolution.

Nous ne devons par pour autant supposer que, parce que les évêques et le clergé lettré acceptent l’évolution, leurs congrégations font de même. Hélas, il y a d’amples preuves du contraire, matérialisées par les sondages d’opinion. Plus de 40% des Américains nient le fait que les hommes ont évolué à partir d’animaux, et pensent que nous (et, par extension, toute vie) avons été créé par Dieu il y a moins de dix-mille ans.

Ce chiffre n’est pas si haut en Angleterre, mais il reste alarmant. Et il devrait être aussi inquiétant pour les églises que pour les scientifiques. Ce livre est nécessaire. (…) Pour en revenir à nos évêques et théologiens éclairés, ce serait bien s’ils faisaient un peu plus d’effort pour combattre les absurdités antiscientifiques qu’ils déplorent en privé…

Trop de prêcheurs, bien qu’ils soient d’accord sur le fait que l’évolution soit vraie et qu’Adam et Eve n’aient jamais existés, vont monter en prêche et parler, avec trop de légèreté, de quelque point théologique ou moral à propos d’Adam ou d’Eve, dans leur sermon, sans mentionner une seule fois à leur congrégation que, bien entendu, Adam et Eve n’ont jamais existé !

Mis au défi, ils protesteront que leur propos était purement « symbolique », et avait sans doute quelque chose à voir avec le « pêché originel » ou les vertus intrinsèques de l’innocence. Ils ajouteront sèchement que, de toute évidence, personne ne serait assez fou pour prendre leur discours au sens littéral. Mais leurs congrégations sont-elles au courant de tout cela ?

Comment la personne assise sur son prie-Dieu, ou à genoux sur son tapis de prière, peut-elle savoir quel petit bout du livre sacré elle doit prendre au sens littéral, ou au sens figuré ? Est-ce aussi facile, pour le pratiquant peu éduqué, de deviner la différence ? Dans de trop nombreux cas, la réponse est clairement négative… Et on peut pardonner à n’importe qui d’être en proie à une certaine confusion dans ce cas.

Pensez-y, éminence. Soyez prudent, vicaire. Vous jouez avec des explosifs, à vous amuser avec un malentendu en puissance… Certains disent que c’est un malentendu qui arrivera tôt ou tard, pour sûr, si on n’y prend pas garde. Ne devriez-vous pas faire un peu plus attention, lorsque vous prêchez en public, à ce que votre Oui soit Oui, et votre Non soit Non ?

Sous peine d’être condamnés, ne devriez-vous pas faire un pas en avant pour contrer ce malentendu populaire déjà si répandu, et prêter un soutien actif et enthousiaste aux scientifiques et aux professeurs de science ? Par ce discours, je cherche aussi à atteindre les négationnistes eux-mêmes. Mais, et c’est peut-être le plus important, j’aspire à armer ceux qui n’en sont pas, mais en connaissent…

Peut-être, face à des membres de leur propre famille, ou de leur propre congrégation, certains se trouvent mal préparés à argumenter sur l’évolution. L’évolution est un fait. Au-delà du doute raisonnable, au-delà d’un doute même sérieux, au-delà des doutes émis par une personne équilibrée, bien informée et intelligente. Sans l’ombre d’un doute, l’évolution est un fait.

Les preuves en faveur de l’évolution sont au moins aussi solides que les preuves de l’Holocauste, même lorsqu’on considère qu’il y a des témoins oculaires de l’Holocauste. C’est une vérité évidente que nous sommes les cousins des chimpanzés, des cousins un peu plus éloignés des singes, encore plus des tapirs et des lamantins, et encore plus lointains des navets et des bananes… Etc. Ad libitum.

Cela aurait pu ne pas être vrai. Ce n’est pas une tautologie évidente par elle-même, et il y eut une époque où même les lettrés le niaient. Il n’était pas forcé que cela fut vrai… Mais ça l’est. Nous le savons à cause d’un raz de marée de preuves qui soutiennent cette théorie. L’évolution est un fait, et [mon] livre va le montrer. Aucun scientifique reconnu ne le discutera, et aucun lecteur exempt de préjugé ne le refermera sans en être convaincu.

Pourquoi, alors, parlons-nous de la « théorie Darwinienne de l’évolution », donnant, semble-t-il, le bénéfice du doute [aux créationnistes] qui pensent que le mot « théorie » est une concession, qui leur octroie un cadeau ou une victoire ? L’évolution est une théorie dans le même sens, au même titre, que la théorie héliocentrique. En aucun cas on ne peut employer l’expression « ce n’est qu’une théorie » pour les décrire.

Quant à la prétention selon laquelle l’évolution n’a jamais été « prouvée », la preuve définitive est une notion dont les scientifiques ont tendance à se méfier, quelque peu intimidés. Les philosophes influents nous disent qu’on ne peut jamais rien prouver en science. Les mathématiciens peuvent prouver, et, selon une vision assez stricte, ce sont les seuls à vraiment pouvoir le faire.

Mais tout ce que peut faire un scientifique c’est échouer à démontrer le contraire d’une chose en montrant qu’ils ont pourtant essayé par tous les moyens. Même la théorie, pourtant dépourvue de controverse, selon laquelle la lune est plus petite que le soleil, ne peut pas être prouvée de façon à satisfaire une certaine école de philosophes… Pas à la façon, par exemple, du théorème de Pythagore !

Mais de telles accumulations de faits et d’observations soutiennent cette théorie avec tant de force que lui nier son statut de « fait » semblerait ridicule à tous excepté aux plus pédants. C’est la même chose en ce qui concerne l’évolution. L’évolution est un fait, de la même façon qu’il est un fait que Paris se trouve dans l’hémisphère Nord…

En dépit des logiciens purs qui mènent la danse, certaines théories sont au-delà des doutes raisonnables, et nous les appelons faits. Plus on tente énergiquement et méthodiquement d’infirmer une théorie, plus elle se rapproche de ce que le bon sens appelle avec joie le « fait », si elle survit à ces assauts. Nous sommes des détectives qui arrivent sur les lieux d’un crime, les actions exactes du meurtrier évanouies dans le passé.

Le détective n’a aucune chance d’être le témoin oculaire d’un crime qui s’est déjà produit. Ce qu’il a bel et bien, ce sont les traces et les indices qui restent, et, à cela, il peut se fier sans hésiter. Les empreintes de pas, les empreintes digitales (et aujourd’hui les empreintes ADN), les taches de sang, les lettres, les journaux intimes… Le monde ne peut être comme il est que si Telle et Telle Histoire a eu lieu, et pas Telle et Telle autre.

L’évolution est un fait auquel on ne peut échapper, et nous devrions nous émerveiller de sa puissance, de sa simplicité et de sa beauté. L’évolution est en nous, autour de nous, entre nous, et ses œuvres sont inscrites dans les roches des ères passées. Puisque nous ne vivons pas, dans la plupart des cas, assez longtemps pour voir l’évolution se dérouler devant nos yeux, nous devons émettre des hypothèses comme le détective métaphorique.

Ce qui étaie les hypothèses en faveur de l’évolution est bien plus solide, en bien plus grand nombre, bien plus convaincant, bien moins contestable que n’importe quelle déposition de témoin oculaire jamais utilisée, dans quelque tribunal que ce soit, à quelque siècle que ce fut, pour établir quelque crime que ce soit. La preuve au-delà du doute raisonnable ? Doute Raisonnable ?

C’est le plus grand euphémisme de tous les temps.

Richard Dawkins, The Greatest Show on Earth, Bantam Press, 2009

Incidemment, pour ceux qui attachent une quelconque importance à ce genre de futilités, ceci est le 601e message de ce blog.

Dawkins

Commentaires

CQFD

Très bon texte...

Posté par Monsieur M., jeudi 22 octobre 2009 à 09:46

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