Dans la série « que sont-ils devenus ? » depuis le 6 mai 2006… Les deux filles dont je parle dans ce billet ont bien réussi, chacune de leur côté, au Népal et en France… Je ne vous dirai pas comment, et je ne vous donnerai aucun détail, parce que, comme je l’ai dit, ce n’est pas ça l’important ! A quoi sert-il de connaître la vie quotidienne de Blanche Neige et de son prince charmant, tant qu’on sait qu’ils vécurent heureux ?

Ce soir, je vais vous raconter une histoire. Certains diront que c'est une parabole destinée à vous éclairer, d'autres diront qu'il s'agit d'un fabliau sans autre but que l'amusement... Dans l'un et l'autre cas, écoutez, braves habitants, l'histoire de la récompense d'un homme de vertu qui la transmet à sa descendance. Il y avait une fois dans l'exotique et lointain royaume de Paris (75, France), un homme de bien. Il n'y a pas de mot plus juste.

Cultivé, bon, s'efforçant d'être à la fois juste, charitable, et d'entretenir sa merveilleuse famille, il avait épousé une femme à son image. Jamais ils ne furent séparés dans leur amour, même par la pire adversité. Ils eurent deux enfants. C'étaient des filles, et leurs parents les aimaient de tout leur cœur. Le père, moderne, voulut en faire des enfants cultivés et dignes de leurs ancêtres, leur inculquant les préceptes qu'il pensait les meilleurs.

Et il y réussit au delà de toute espérance. Ses deux filles devinrent aimantes, travailleuses, dégourdies, intelligentes, belles plus que de raison... Plus raisonnables que la plupart des hommes (ce qui est facile) et bien plus que la plupart des femmes (ce qui l'est moins). Pour des êtres humains faillibles, avec deux joyaux aussi parfaits issus de sa chair, il ne pouvait qu'être le plus fier et le plus heureux des hommes :

Lettrées, versées dans les arts les plus divers, les deux sœurs virent dés leur plus jeune âge leur bonté naturelle développée et encouragée, la flamme de leur altruisme attisée par le souffle doux et chaleureux de leurs parents... En même temps qu'ils aiguisaient leur esprit pour leur apprendre à éviter la naïveté qui accompagne trop souvent la gentillesse, que l'on nomme candeur et innocence, mais qui conduit trop de bonnes gens à leur perte.

Lorsqu'elle fut en âge, le père appela l'aînée de ses filles et lui demanda ce qu'elle comptait faire de sa vie. "Père, rien ne me plairait tant que d'étudier les lettres, pour plus tard les enseigner !", dit-elle, sans peur ni honte. Lorsque la seconde sœur fut en âge, elle aussi se rendit auprès de son père, et répondit ainsi de la même manière : "Père, rien ne me plairait tant que d'étudier les langues, pour plus tard les enseigner !"

A ces mots, toujours plus fier de ses filles aimantes, le père vit que c'était leurs cœurs qui parlaient. Il n'eut donc de cesse que d'encourager et de faciliter les études et les démarches nécessaires à la réalisation des vœux de ses enfantes chéries. Leurs études achevées, elles revinrent chacune voir leur père, un peu intimidées, comme pour lui annoncer une triste nouvelle.

La première parla ainsi : "Père, tu m'as bien élevée et je t'en serai éternellement reconnaissante, mais je dois à présent te quitter : je pars pour la dangereuse plaine des zones d'éducation sanguinaires, de mon plein gré, enseigner notre culture et notre langue à ceux qui en ont le plus besoin !". A ces mots, le père fut empli de souffrance. Quoi ? Qu'avait-il fait pour mériter cela ? Lui infliger la perte d'une enfant aussi parfaite ?

Avant qu'il n'eut pu répondre, la seconde s'était avancée et parlait : "Père, tu m'as bien élevé et je t'en serai éternellement reconnaissante, mais je dois à présent te quitter : je pars pour l'exotique Népal, dont j'ai appris le parlé, aider l'opprimé et le pauvre par les soins autant que l'enseignement !". Le père était presque dans les tourments les plus indicibles, ceux qui accompagnent la quasi certitude de la perte d'un enfant.

"Mes filles chéries !" dit-il. "Que m'as tu dit, toi, l'aînée ? Et toi, cadette, quel est ce langage ? Retirez ces paroles, je vous en prie, avant que le cœur de votre mère ne se brise en les entendant... Je vous ai élevées pour que vous n'ayez point à souffrir de ces maux, et que vous sachiez les combattre, pas pour aller au devant d'eux ! Pourquoi risquer vos vies en vous exposant à de tels périls ? Vous les gâcherez, vous les perdrez !"

Il acheva par : "C'est tout ce que vous obtiendrez !". Choquées mais résolues, de par la volonté et la force d'âme qu'elles avaient hérité de leurs parents et acquises par leur éducation, elles répondirent sereinement : "Cher et honoré père, ce n'est point perdre sa vie que de l'offrir par amour, et ce n'est point la gâcher que de la vivre au service de ceux qui sont dans le besoin. Nous vous en supplions à genoux, laissez-nous partir !"

Alors, le pauvre et honnête homme, ému par tant de bonté, donna son consentement à ses filles exemplaires. Il savait, comme il s'en était toujours douté, qu'il devrait un jour se séparer de ses filles, mais il avait espéré qu'elles ne mettent pas leur vie en danger. Mais pouvaient-elles choisir une cause et des moyens plus vertueux, non pas pour mourir, mais pour vivre ? C'étaient là les principes qui les avaient tous trois guidés.

Sa propre peur, les élans naturels de son cœur sont toujours là, présents plus que jamais. Comment ne pas se faire de souci pour ses propres enfants ? Mais ils sont tempérés par la vertu de ses filles, sa fierté, qui rejaillit sur son honneur. Tel est le véritable amour paternel : il sait qu'il va perdre, et pourtant, il aime et donne le meilleur de lui-même, tandis que l'amour filial réalise les espoirs avec dévotion à la vertu.

Ce sont là des principes immortels et que l'on pourrait discuter des heures durant (ce qui a déjà été fait par de nombreux sages, théologiens et philosophes). Tirez-en ce que vous voudrez : fatalité de l'amour, pouvoir ineffable de celui-ci, éducation qui porte ses fruits, joie de voir ses enfants réussir, hantise des principes inflexibles, cessation de la peur des sentiments conflictuels... Ou tout simplement une bonne histoire.

Ce qu'il est important de savoir, en fait, ce n'est pas ce qui arrivera aux filles. Je ne vous le dirai pas, d'une part parce que cela n'est pas le sujet : c'est l'acte de ces filles qui est important, pas leur réussite. D'autre part, parce que cela ne s'est pas encore produit. Le plus important, dans cette fable romancée, n'est pas de savoir si c'est un non une parabole... Mais bien que ses protagonistes vivent aujourd'hui.

C'est ce qui rend sa portée encore plus universelle : Elle n'a pas été inventée.

fin