Récemment, comme tout le monde grogne, on a reparlé du CPE et des manifs qui avaient eu lieu, ne serait-ce que pour comparer. Les manifs d'alors, ajoutées aux émeutes, c'était beaucoup plus violent et alarmant que les récentes grèves... J’avais publié ce billet le 23 mars 2006, au début de la "tourmente" qui eut lieu alors, et on peut noter certaines choses… D’abord, et c’est tout à mon honneur, je ne m’étais absolument pas trompé dans les prédictions émises ici, sauf une : Sous Nicolas Sarkozy, manifs ou pas, les réformes passent. On dira ce qu’on voudra, on peut les aimer ou les vomir, mais elles passent. Ensuite, on constate que la situation économique et politique de la France s’annonçait, et que la crise était déjà là. On l’appelait juste pudiquement « récession ». Enfin, que le NPA (Nulle Part Ailleurs je n’ai vu un pire parti, un truc dur qui se constitue de mécontents, contre quelque chose plutôt que pour des idées…) a visiblement trouvé quoi faire de ces fameux Mao-Spontex dont je parle.

Avec un ami anti-CPE (personne n'est parfait), nous avons discuté de ces manifestations qui occupent tant de monde ces temps-ci. Avec la grève générale prévue mardi, il devient de plus en plus évident que si le CPE ne sera pas retiré, un quelconque amendement le videra de toute substance, réduisant à néant les vagues mais réels efforts de changement et de réforme d'un gouvernement en qui plus personne n'a confiance...

Du moins jusqu'aux prochaines élections, après lesquelles un autre gouvernement tentera de faire avancer le schmilblick à sa façon, à la suite de quoi auront lieu d'autres manifestations... réduisant à néant les vagues mais réels efforts de changement et de réforme d'un gouvernement en qui plus personne n'a confiance ! Mais passons. Je disais l'autre jour que les manifestants étaient édulcorés par rapport à 1968.

Je les avais traité, à mots couverts, de Mao-spontex... Un terme des années 60 désignant les jeunes militants qui adoptent toutes les nouvelles tendances et couleurs politiques à la mode du moment qu'elles sont dissidentes ou vaguement révoltées, sans vraiment y croire, comme des éponges. Si les événements ont effectivement rivalisé avec certains des excès de "mai 68", c'est uniquement en termes de dégâts, pas de débats.

Quelqu'un me faisait fort judicieusement remarquer que, étant de droite (personne n'est parfait), j'avais naturellement peur de la manifestation, la dernière manifestation ayant compté des gens de droite depuis 1968 ayant été celle du mythique 21 avril (et encore étaient-ils assez réticents). Il est vrai, même si c'est plus une aversion dégoûtée. Il est vrai aussi que, individualiste de principe en toutes choses, j'abhorre les masses.

Peu importe. La manifestation anti-CPE (je parle du phénomène dans son ensemble), je continue de l'affirmer, n'est pas contre le CPE... Ce n'est qu'un prétexte. Elle fait suite aux grèves à répétition, aux émeutes des banlieues, et n'est que le symptôme d'une crise plus profonde, comme l'œdème n'est que la manifestation d'un mal plus profond. La question est... Est-ce une allergie, un choc, ou un cancer ?

Parce que si c'est une allergie, il suffit de trouver ce qui cloche dans notre société et l'enlever. Si c'est un choc, c'est encore mieux : il suffit de frotter un peu là où ça fait mal et ça passe tout seul. Mais si c'est un cancer, il y a de fortes chances que ce soit déjà métastasé. Il n'y aurait alors plus qu'à tenter une chimio ou une opération qui exciserait les tissus malades tout en charcutant allègrement les tissus sains autour.

Le problème avec le cancer c'est que c'est inhérent à l'organisme : il se développe sur un terrain favorable sans forcément de cause explicable. C'est parce que le système a une couille au départ que le cancer peut apparaître, parce que l'organisme ne peut pas se défendre correctement contre lui-même... Non, ce n'est pas une comparaison très originale, celle de la société comme corps. Elle date même d'avant les Lumières.

Ce qui laisse supposer deux choses : soit aucun manifestant et aucun membre du gouvernement n'a lu les physiocrates, ni même Tocqueville, Montaigne et d'autres, soit (et c'est plus probable), même en les ayant lu et en connaissant exactement les défauts et les aberrations intrinsèques de notre société et de notre politique depuis ses origines, on n'arrive pas à régler le problème... Ni même à le définir exactement.

Et ne vous laissez pas avoir par ceux qui disent "c'est simple, je vais vous dire quel est le problème"... Ils essaient sans doute de vous vendre quelque chose, sans doute eux-mêmes à la prochaine élection. Si le problème était simple, il aurait été réglé depuis longtemps ; et justement, une partie du problème est que tout le monde refuse les solutions simples car elles impliquent des emmerdements pour l'un ou l'autre groupe.

Puisque tout le monde peut donner son avis et faire de la politique, que tout le monde s'improvise à la fois futurologue et adepte de ce qu'il faut bien appeler du terme pompeux de Grande Histoire, je vais le faire aussi : Nous dirigeons-nous vers une Révolution ? Vers la Longue Nuit façon décadence de l'Empire Romain ? Une guerre civile ? Un grand craquèlement mondial lié à un effondrement de l'économie du pétrole ?

Personne ne peut dire de quoi demain sera fait, mais il y a quelques certitudes : ce ne sont pas les manifs anti-CPE qui sont importantes. Le CPE n'est qu'une petite réforme à la noix qui ne touche pas tant de gens que ça, et même si c'est une goutte d'eau de plus dans le vase bien plein des tensions sociales, ce n'est rien à côté de ce qui arrive. Croisade religieuse, effondrement économique, paralysie politique, désagrégation sociale... Oh, on survivra, mais bon.

Je ne voudrais pas jouer les Cassandre mais ça va être gros, surprenant, et douloureux. Bon, ça n'a pas non plus l'air d'être pour tout de suite, mais ça approche.

Apocalypse_yesterday