C’est étonnant, à chaque fois que je vais pour aider mon prochain, déterminé à faire valoir cette fraternité qui lie tous les hommes lorsque la joie unit les cœurs (oui, je sais, je paraphrase Schiller quand je suis idéaliste…), je recule d’horreur devant le crétinisme galopant de la masse informe et apeurée, animale et clapotante de ce qu’il faut bien appeler l’humanité.

Ce n’est peut-être pas glorieux pour moi, mais ça l’est encore moins pour les cons que je contemple.

J’allais tranquillement de mon petit bonhomme de chemin dans une rue de Paris, lorsque je fus confronté à une situation, sinon banale, disons pas vraiment grave. Une petite vieille était coincée dans une cabine téléphonique. Passant outre ses cheveux orange fluo et son maquillage extrême style passeport palestinien ou twingo volée, j’approchais sans honte, bon prince, pour apaiser sa détresse.

Parce qu’elle hurlait comme un goret, il faut le dire.

En un instant, j’avais compris la situation, grâce à mon intelligence supérieure (enfin, pas tellement : la porte de la cabine était penchée, et la grabataire était en train de crier je suis coincée ! au secours ! au secours ! de toutes ses forces…) : cela faisait quelques temps que la dame était coincée et qu’elle s’agitait en tous sens, frappant les parois de verre sécurit et coinçant son immense parapluie partout.

Vous aussi ça vous choque, qu’elle n’ait pas appelé des secours ? Mais n’anticipons pas…

Moi, j’ai tenté de la rassurer… Je veux dire, c’est ce qu’il faut faire avant tout. Elle n’était pas en danger, en dépit de ses affirmations du genre « Je vais mourir ! Au secours ! Je sens que j’étouffe ! »… Juste un peu claustrophobe. Une cabine téléphonique, c’est loin d’être hermétique. Un autre badaud anonyme s’employa aussi à la rasséréner, à la calmer, et nous fîmes si bien que, finalement, elle admit que ça n’allait pas si mal.

Nous lui fîmes décoincer son parapluie de la porte et tentâmes de l’ouvrir, (la porte, hein...) hélas sans succès.

Seule conclusion possible à part briser le verre de la porte (ce qui reste dangereux et déconseillé…), appeler les pompiers. Et là, la vieille nous a sorti cette perle : « ah bah j’y aurais pas pensé… ». Pire… Elle a tiré de sa poche UN TELEPHONE PORTABLE ! Qu’est-ce qu’elle foutait dans une cabine téléphonique ? Pourquoi elle n’a pas appelé les secours plus tôt, depuis la cabine ou avec son portable ?

Bref, les pompiers furent contactés. Deux fois, parce qu’elle avait oublié de leur donner l’adresse.

Moi comme l’autre quidam étions d’humeur généreuse, aussi nous décidâmes de lui tenir compagnie en attendant que les pompiers arrivent, histoire qu’elle ne recommence pas avec ces histoires rocambolesques. De fait, au bout d’un moment, (après trente secondes d’attente) elle lâche « Ah mais ils sont pas là, encore ? Ils en mettent un temps ! Je vais me trouver mal, si ils continuent à pas être là… »

Bon, avec l’énergie qu’elle déployait, et vu le ton sur lequel elle le disait, ça n’était pas sérieux.

« Non parce que je me suis fait opérer des pieds ya un an, je peux pas me tenir debout ! »… Je n’avais pas son dossier médical sous les yeux, mais elle m’avait l’air bien campée sur ses jambes, portant cabas et parapluie : elle était visiblement sortie toute seule faire ses courses et elle se tenait debout sans aide dans sa cabine téléphonique depuis tout à l’heure, sans même s’appuyer aux parois. Je les connais, les vieux comédiens…

Mais bon, il a fallu continuer de la rassurer, comme une petite fille ou un animal craintif.

Puis, elle a ressorti son portable pour appeler une copine et tout lui raconter. Ben oui, elle s’emmerdait, hein, faut la comprendre… Finalement, les pompiers arrivèrent, ainsi que la personne avec laquelle elle avait rendez-vous… Et, à partir du moment ou elle a eu un public, elle a repris sa comédie, ses cris, et ses Aidez moi ! Pauvre de moi ! Je suis si vieille ! Au secours ! J’étouffe !...

Et que je te criaille, et que je te passe le parapluie par un interstice, et que je te frappe les vitres…

Alors qu’elle discutait peinarde avec sa copine au téléphone à peine trente secondes auparavant, et qu’elle se portait comme un charme lorsqu’elle était dans l’attente des secours. Peut-être exprès pour catastropher les gens qu’elle connaît, peut-être parce qu’elle est juste sénile. Je suis parti quand les pompiers ont commencé à démonter la porte, calmement, sans se laisser influencer par l’ami de la vieille.

De son côté, lui, il venait d’arriver, et il bouillait qu’après seulement cinq minutes d’attente tout ne soit pas réglé.

« Quoi ? Vous n’avez pas encore ouvert la cabine ? Mais c’est n’importe quoi ! Vous voyez pas que c’est coincé ? Il faut faire sauter la porte ! Il faut tout casser ! »… Sérieusement. Une porte de cabine téléphonique, il veut la dézinguer aux explosifs, lui. Oh, et j’oubliais… « Vous êtes qui, vous ? Vous l’avez poussé à appeler, et rassurée en attendant ? Ah… bah moi je suis la personne qu’elle venait voir, donc c’est bon. »

« C’est bon ». Sympa. Et merci, c’est pour les chiens ?

Mais ce fut un vrai plaisir, monsieur, de rassurer votre ancêtre imbuvable au lieu de l’euthanasier à coups de cuiller à pamplemousse rouillée comme j’en avais tant envie. Vous n’avez pas idée… Je trouve que les pompiers font preuve d’une grande abnégation quand il s’agit de sauver des gens qui ne sont même pas en danger. Ils supportent beaucoup de choses, et pas que le feu !

J’aimerais dire que c’est à cause de son âge qu’elle yoyotait de la touffe, la viocque, mais en voyant le fils…

En ce qui concerne le comportement de la vieille et de « la personne qu’elle venait voir » et qui ne peut qu’être son fils, ils me font l’effet de gens qui n’ont pas dépassé l’animal. L’une caquète et l’autre explose. Du coup, je n’aurais pas dû en attendre la politesse. Bref, les chiens ne font pas des chats, et le pool génétique de l’humanité se trouverait sans doute largement amélioré sans l’apport délétère de cette paire là.

Je n’aurais jamais cru le dire, mais je regrette d’avoir aidé une petite vieille !

Ceci est l’exemple parfait de la bonne action non récompensée, bien que techniquement méritoire et gratuite, qui ne vous fait pas vous sentir mieux après. Au contraire, on sent qu’on a gaspillé ses efforts. Et pour quelqu’un qui ne croit pas au paradis, comme moi, c’est encore pire. Alors la solidarité (ce mot, quel horrible lieu commun !), l’entraide, la fraternité, la charité chrétienne, tout ça c’est bien joli…

… mais quand on a affaire à ce genre de spécimens, ça ne donne pas envie.

Humbug