Il n’y a pas encore trop longtemps l’an dernier, j’ai vu une vidéo assez intéressante qui enseigne de façon très pédagogique ce qu’est l’argent. C’est quelque chose que l’on n’apprend pas, contre toute attente, dans notre monde moderne qui le manipule bien plus qu’avant, et avec une complexité jamais vue ! Il s’agit de l’Argent Dette, de Paul Grignon.

Seulement, cette vidéo, faite par un vieux hippie communiste au fin fond de sa cambrousse, avec les moyens du bord et Flash, est particulièrement laide. Et longuette. Et truffée, entre deux vérités simples et didactiques, d’opinions radicales conspirationnistes (complot judéo-maçonnique, conspiration des banques, idée que l’argent c’est le Mal…). Alors vous pouvez aller la voir, ou bien…

… vous pouvez lire ma version de l’histoire.

Tout d’abord, qu’est-ce que l’argent ? Le truc, c’est que tout le monde s’accroche comme un diable à l’idée que l’argent est physique, réel… Alors qu’il ne l’a jamais été. La plupart des gens l'ignorent. L’argent est un symbole, il est vrai d’abord figuré par un objet physique, qui peut n’avoir aucune valeur en soi, mais qui, par la magie du « on dit que », a la valeur d’autres choses. La magie du « on dit que », c’est ça :

Suffisamment de gens se mettent d’accord pour dire que, plutôt que troquer, on va échanger des bouts de caillou, des coquillages, ou des pièces de monnaie. Cela offre l’avantage de pouvoir garder les pièces, portables, pour s’acheter les choses dont on aura besoin plus tard… Et de faciliter les transactions de manière évidente ! L’argent n’a pas l’immédiateté du troc, il est aussi basé sur la confiance.

Vous comprendrez aisément que le troc n’a pas une valeur aussi stable, aussi fixe que la monnaie : on troque contre ce dont on a besoin, ce n’est pas constant. Le troc est basé sur une estimation dans le présent, et, même s’il n’interdit pas de se projeter dans l’avenir, ça devient vite compliqué. Et pour trouver ce dont on a besoin, il faut donner ce qu’il veut à celui qui l’a, pour le trouver il faut encore troquer… bref, c’est compliqué.

Alors que du moment que c’est un objet type, comme une pièce d’or, cet objet peut avoir une valeur fixe. C’est ce qu’on appelle l’étalon or : tel poids d’or vaut telle quantité de monnaie. Bien sûr, l’or n’est pas forcément l’étalon utilisé. Au cours des siècles, beaucoup de choses ont pu servir d’argent, pas uniquement les métaux dits précieux (parce que rares, attirants et faciles à travailler, mais sans valeur intrinsèque)… Mais passons.

Avec l’invention de l’argent est venue la nécessité de le garder quelque part, en sécurité. Comme tout le monde n’a pas forcément les moyens de se payer une chambre forte, certains se sont mis à louer de la place dans leurs coffres à ceux qui avaient un petit pécule… Un service indispensable, qui finit par rapporter gros à celui qui a déjà beaucoup, mais qui est le seul à pouvoir le rendre.

De plus, on a constaté une chose… Les gens viennent rarement chercher leur or, et jamais tous en même temps.

C’est parce que l’argent réel, toujours versatile, avait changé de symbole : Il était devenu argent papier. Les reçus qui symbolisaient une somme d’or dans les coffres s’échangeaient lors de transactions quotidiennes exactement comme l’or lui-même ! C’est plus facile à échanger et à compter. Mais revenons à notre constatation : tout le monde était apparemment bien content que l’or, qui a toujours valeur aussi, reste dans les coffres.

Le possesseur des coffres (au hasard, appelons-le « usurier ») s’est dit que, tout de même, c’était bête de laisser tout cet or traîner là… Il s’est donc mis à le prêter. Mais comme l’or, c’est lourd, et que le papier, c’est pratique, les emprunteurs ont vite demandé à avoir leur argent en papier-monnaie… puisqu’il était de toutes façons en sécurité dans les coffres !

Tout ce que l’usurier demandait en échange de ce prêt, c’est des intérêts. Vous allez me dire que c’est abusif… Eh bien non. Lorsqu’on emprunte, c’est pour faire quelque chose que l’on ne pourrait pas faire normalement. C’est une facilité, un service qui permet d’acheter une maison ou encore de financer un voyage vers le Nouveau Monde (et c’est d’ailleurs ce qui a permis aux européens d’y aller).

Comme c’est un bon système, facile, satisfaisant, qui fait progresser toute la société, et qui devient vite indispensable, de plus en plus de gens sont venus voir l’usurier pour obtenir des prêts. A chaque prêt, chaque entreprise, il y a un risque qu’il ne soit pas remboursé… Aussi l’usurier s’est-il fait expert en évaluation des risques, c'est-à-dire banquier.

Evidemment, il prête l’argent qui n’est pas à lui… Mais il demande la permission avant, et en plus, il verse des intérêts sur les investissements effectués avec cet argent. Il suffit que les frais demandés pour un dépôt et le pourcentage pris sur les investissements, combinés, soient plus élevés que ces intérêts reversés aux déposants sur leur argent et les frais de fonctionnement. C’est logique, et poétique dans sa simplicité.

Tant que les prêts sont remboursés, le banquier n’a pas à piocher dans les fonds des déposants. Même si cela arrive, avec la quantité d’or dont le banquier dispose, il y a peu de risques qu’il ne puisse pas payer quelqu’un qui vient réclamer son argent en or… ce que personne ne fait, ou rarement, et surtout ce que personne ne fait en masse.

Ah, mais vous allez me dire « quelqu’un d’aussi riche, qui fait autant de bénéfices, ça se voit ! Comment ne soupçonne-t-on pas ce procédé malhonnête ? »… Alors, et d’une, si vous avez tout suivi, ça n’est pas malhonnête : grâce au génie du banquier, tout le monde s’enrichit. Et de deux : l’or déposé par ceux qui soupçonnent le banquier de le dépenser est toujours dans les coffres, intact, prêt à être remboursé. Et toc.

Mais la demande croissante pour plus de prêts, de crédit, devait s’affranchir de ce système.

En effet, le nombre de prêts reste limité par la quantité d’or dans la chambre forte du banquier, qui garantit la valeur du papier monnaie. C’était sans compter la nature impalpable de l’argent… Le banquier s’est dit immédiatement que, puisque si peu de gens viennent vérifier la quantité d’or dans les coffres et qu’ils demandent leur argent en papier, il pouvait prêter plusieurs fois la même quantité d’or à plusieurs personnes.

Encore une fois, tant que suffisamment peu de gens demandent à récupérer leur argent en or, ni vu ni connu, la promesse écrite du banquier satisfait tout le monde… Cependant, c’est un jeu dangereux. Parce que du coup, en cas de guerre, de peste, d'inflation ou d’avanie imprévisible de cette sorte, le peuple fait justement cela : réclamer son or, valeur sûre, valeur de repli au moindre pépin.

Quand les gens viennent en masse solder leur compte, cela s’appelle une ruée, qui a souvent mené à la banqueroute pour la banque… voire à une crise bancaire lorsque plusieurs banques importantes sont concernées. C’est ce qui fait, aussi, que les banquiers sont dépréciés du public encore plus que leur monnaie… Pourtant, on ne peut pas (plus) se passer de leur système : la demande de crédit est trop forte.

La pratique du crédit à grande échelle, des prêts aux états et aux marchands puissants, était (et est toujours) indispensable au commerce. Aussi, plutôt que d’interdire le crédit « ex nihilo », cette pratique fut rendue légale, mais réglementée. Les banquiers doivent respecter des limites, même si elles sont bien supérieures à la quantité d’or qu’ils gardent réellement… Une obligation de réserve de X% de la somme.

Parmi ces garde-fous, il est dit aussi que les banques dites centrales doivent soutenir les banques locales en leur prêtant de l’or en cas de ruée, pour éviter la banqueroute et la mort du petit commerce… A moins de nombreuses ruées sur toutes les banques en même temps. Ce système est devenu le système monétaire utilisé partout dans le monde, même s’il a changé depuis cette époque…

En effet, aujourd’hui, la fraction d’or nécessaire pour prêter est arrivée à zéro. Pourquoi ? Parce que la banque peut aussi bien prêter de l’argent garanti par une fraction de sa somme en billets, qui sont eux-mêmes garantis par une fraction de leur somme en billets, et ainsi de suite… Au bout d’un moment, il a été plus simple que les états décrètent que ce qui garantit la monnaie papier, c’est… la parole donnée de l’Etat.

C’est le système d'aujourd'hui. C’est certes un tournant décisif, mais la nature de l’argent n’a en réalité pas changée : d’idée symbolisée par un objet type, elle est devenue idée tout court. L’argent aujourd’hui est à 99% impalpable, et n’est représenté que par des sommes dues. Le crédit créé (littéralement à partir de rien) par une banque est légalement échangeable en monnaie papier auprès de l’état, qui reste seul émetteur des billets.

Evidemment, les règlements et lois concernant les banques et leur obligation de réserve fractionnelle (la quantité de valeurs existantes, or ou autres, de la banque), comme les taxes, varie selon les pays et les époques. D’où paradis fiscaux et banques offshore, mais aussi commerce international. Mais l’important, c’est de bien retenir cette idée simple : l’argent est et a toujours été abstrait, et la spéculation sur la valeur existe depuis le troc.

La quantité d’argent et de richesses dans le monde n’est donc pas limitée par la quantité d’une ressource naturelle, et n'y est pas liée, au contraire de ce que la plupart des gens pensent ! Plus de pétrole, ou plus d'or, ou plus de thon rouge, ou plus de bébé phoques ne signifient en rien la fin du capitalisme bancaire... Cela n'a juste aucun rapport.

A la question « Combien d’argent y-a-t-il au monde ? », il faut répondre « Plus qu'hier, et bien moins que demain » ! Encore une fois, il est important de comprendre ce fait simple : Les banques ne prêtent pas l’argent que les déposants leur ont confié, elles créent l’argent qu’elles prêtent et le garantissent par les promesses de remboursements.

Voilà comment ça marche, et ça marche bien… L'argent s'est remis de toutes les crises, débarrassé des oripeaux de la tangibilité.

C'est exponentiel. Pour quelqu’un de socialiste ou de communiste, c’est évidemment une perspective HORRIBLE. Un véritable cauchemar. Pour un écologiste aussi. Voyez-vous, ces gens s’imaginent que les ressources de notre planète (sans même songer aux autres) sont limitées, alors même que ce qui a le plus de valeur est aujourd’hui abstrait et infini : il s’agit de l’information.

D’ailleurs, on n’imprime même plus les billets d’avion, de nos jours. Vous voulez un meilleur exemple ?

Ce qui a rapporte aujourd’hui le plus d’argent au monde, ce sont les loisirs. Il s’agit de la première activité économique au monde, avec le sport en toute première position dans cet ensemble. C’est aussi un moteur de progrès scientifique, artistique, social, et, on le voit, économique. Et même si je hais le sport, je suis quand même vraiment content que l’on ait dépassé le stade médiéval ou 80% de l’activité est centrée sur le textile…

Aurait-on pu arriver à une civilisation numérique aussi parfaite, aussi complexe, aussi pluriculturelle, aussi mondiale et aussi unique autrement ? Qui sait… Mais ce n’est pas la peine de vouloir revenir en arrière.

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