Les obsèques en grande pompe de Sœur Emmanuelle (oui, je sais, ça fait vieux porno...) sont comme une mouche collée sur mon baume, une expression d’origine anglo-saxonne que je trouve fort appropriée en la circonstance… Une irritation, un petit truc noir, sale et répugnant qui vient troubler ma sérénité. Qu’est-ce qu’elle a bien pu faire pour mériter ça, Sœur Emmanuelle ?

Amélie Gro… Nothomb a écrit plus de livres, ce n’est pas pour ça que le chef de l’état s’est déplacé pour ses obsèques… Quoi, elle n’est pas morte ? Merde, un malheur n’arrive jamais seul !

Pourquoi ne donne-t-on pas d’obsèques nationales à des tas d’autres gens tout aussi charitables, qui ne sont pas nonnes, eux ? Ou à ceux qui ont bel et bien donné leur argent pour la bonne cause ? Et puis Sœur Emmanuelle, il faut bien le dire, c’est la Mère Teresa du pauvre. Et Mère Teresa de Calcutta, c’était déjà pas grand-chose, même si ça faisait rêver le bas peuple endormi dans sa graisse.

Mais on a beau dire, les chiffonniers du Caire, ça fait moins bien que les lépreux agonisants de Calcutta ! Sachant qu’ils n’ont fait ABSOLUMENT AUCUNE publicité à Sœur Emmanuelle de son vivant, malgré ses nombreux livres, comparé au foin qu’ils ont fait pour Mère Teresa, qui n’a rien écrit du tout. Seulement voilà, les sondages disent que c’est une des personnalités préférées des français.

Du reste, elle était française, Sœur Emmanuelle, pas comme Mère Teresa, qui était macédonienne d’origine… même si, quand vous demandez à un français moyen, il vous répond sans hésiter que mère Teresa était française, puisqu’il l’a entendu parler français… D’ailleurs il l’écrit « Thérésa » et il confond sa biographie avec celle de l’autre bonne sœur ! Mais passons.

Aujourd'hui, c'est Soeur Emmanuelle-ci, Soeur Emmanuelle-mi... Rétrospectives, interviews, images d'archives, experts, représentants de mouvements divers ayant souvent des rapports plus que ténus avec ladite nonne mais toujours en quête de popularité... Le rang habituel de vampires audiovisuels à l'affût des veines d'un cadavre qu'ils auraient à peine connu...

La Teresa ne pouvait mourir qu’une fois, hélas, alors les médias se jettent sur ce qu’ils peuvent…

Quoi qu’il en soit, qu’est-ce qu’elle a fait de spécial, cette nonne ? Elle a été taper (métaphoriquement) des riches pour de l’argent, d’accord… Expliquez-moi quelle autre nonne ne le fait pas ? Une religieuse, c’est, par définition, charitable… sauf si elles s’occupent de gérer des écoles ou des pensionnats, auquel cas elles ont le droit de laisser libre cours à leurs penchants sadiques ou pédophiles.

Ah, il n'est pas si loin, le temps des Amitiés Particulières, et la mode est passée de ces vieux films cultes lesbiens sur les histoires de jeunes filles qui découvrent un amour étrange avec une religieuse, mêlant la religion, le sexe, la luxure, l'attraction innocente, la pédophilie, la relation professeur-élève et la relation mère-fille... Mais tout cela a lieu, encore !

Ah, ça y est, vous allez encore dire que je raconte n’importe quoi… Eh bien non, figurez-vous, les nonnes sont soit charitables (enfin… dans les limites chrétiennes de la chose, comme nous le verrons plus loin), soit gougnottes. Attention, je n’assimile pas lesbianisme et pédophilie… Je dis que de nombreuses idylles se sont trouvées au couvent, ou dans des pensionnats ! Cela arrive entre tous les sexes !

Vous souvenez-vous, pour prendre un exemple criant (enfin, chantant) de Sœur Sourire ? Mais si, vous savez bien… je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans en peuvent pas connaître, mais quand même ! Celle qui chantait « Dominique, nique, nique, s’en allait chemin faisant… » Une chanson à la fois suggestive et ringarde pour Dames-Catéchètes soumises obligées de faire du vélo pour approcher l’orgasme…

(Je n’ai rien contre les catéchistes. La preuve, je m’en écarte depuis que je les ai rencontrées étant jeune.)

Sœur Sourire, née Jeanine Deckers et ayant pris le nom de religion parfaitement immonde de Sœur Luc-Gabriel, était une religieuse et chanteuse belge des sixties. Elle a connu, avec la chanson Dominique que je viens de vous citer, un succès mondial qui a rapporté gros à son ordre (les Dominicaines, évidemment). C’est elle qui composait et chantait, c’est son ordre qui négociait et gérait les sous…

Sujette à moquerie, cette chanson n'en a pas moins été un véritable tube dans de très nombreux pays, et c'est autour d'elle que la légende dorée de cette nonne chantante s'est construite pendant de nombreuses années... La nonne a la voix d'or, cloîtrée (évidemment), dont personne ne voyait le visage, mais qu'on imaginait ausis belle que sa voix. Bon, en vrai, elle est assez quelconque, d'où ses apparitions limitées.

Elle a fait l’objet d’un film avec Debbie Reynolds dans son rôle (oui, la maman de la princesse Léïa, celle qui a joué dans Chantons sous la Pluie !) intitulé The Singing Nun (1966)… La pauvre Jeanine, exploitée, finit par s’interroger sur le sens de sa vie, et elle quitte le couvent l’année de la sortie du film, sans l’accord de son ordre, qui ne voulait pas laisser partir sa poule aux œufs d’or…

Sa seconde carrière est oubliée de tous : elle essaie vainement de faire le deuil de Sœur Sourire en changeant de pseudonyme et en chantant des chansons un peu plus profondes (quoique toujours connes). La nouveauté et l’intérêt ont disparu depuis qu’elle n’est plus nonne et que l’on en lui prête plus la beauté de quelque actrice hollywoodienne : elle ne peut plus utiliser le pseudonyme ou l’image qu’elle s’était forgée, par contrat !

Lesbienne mais toujours catholique, elle donne des cours de guitare sans rien demander à personne… Mais elle mourra bientôt dans la honte, accablée par l’Eglise qu’elle avait chérie.

Les services fiscaux de Belgique, en effet, lui demandent des comptes, et lui réclament une véritable fortune, avec intérêts… celle qu’aurait dû lui rapporter ses royalties et tout le tintouin de Sœur Sourire ! Ni le fisc, ni les autorités religieuses et son ordre (qui ont tout empoché, pourtant !) ne lui prêtent attention. Il aurait simplement fallu qu’ils lui signent un reçu pour tout cet argent…

Comme elle était déjà dans une situation assez difficile et que ses revenus suffisaient à peine à la soutenir, elle et sa compagne (qui est thérapeute pour enfants autistes, d’ailleurs… quel acte chrétien de les laisser tomber parce qu’elles sont lesbiennes, vraiment !), le couple sombre dans l’alcool et les médicaments, et les deux pauvres femmes se suicident ensemble en 1985.

Inutile de vous dire que personne ne s'est bousculé au portillon pour lui payer des obsèques nationales, à cette pauvre suicidée alcoolique d'à peine plus de 50 ans. Le roi des belges, qu'elle avait sollicité pour la tirer de ses embarras fiscaux, n'a pas levé le petit doigt, lui qui l'avait comblée de compliments du temps ou Soeur Sourire était un trésor national.

Voilà. Voilà ce qui arrive aux nonnes qui ne marchent pas droit… A la seule nonne chantante connue de l’histoire, à part les religieuses complètement fictives, dorées et idéalisées de La Mélodie du Bonheur, ou pire, de Sister Act (1 et 2) et autres Nunsense (le show de Broadway)… Vous savez, tous ces spectacles légèrement dérangeants qui profitent de la pureté et de l’ambigüité des bonnes sœurs pour faire vendre…

Oui, c’était à la mode. Ne niez pas, vous l’avez vu, ce film abject avec Whoopi Goldberg ! Il a cartonné !

Expliquez-moi, au juste, pourquoi une nonne possède cette aura irrationnelle de bonté, de calme, de sérénité… Bref, de « nonnitude », cette qualité que n’ont d’ordinaire que les éboueurs, les docteurs, les percepteurs, et ceux qui ont accompli de grandes choses ou qui font un travail nécessaire et que personne n’aimerait faire… Alors qu’elles ne font strictement rien dans la société que ne peuvent faire d’autres gens non religieux ?

On ne niera pas que la célébrité de Sœur Emmanuelle, comme celle de Mère Teresa et de Sœur Sourire, est de celles qui, si elles transcendent leur qualité de nonne, prend tout de même cette qualité comme point de départ… Auraient-elles eu cette influence si elles n’avaient pas été, justement, de cette caste de vestales médiévales consacrées au Seigneur dans un idéal de frustrées archaïques ? Je ne le pense pas !

Peut-on donc dire qu'elles se sont servies de leur appartenance à un ordre religieux pour paraître, bassement, au dessus de tout soupçon de motif ultérieur et lucratif ? Se sont-elles, à divers degré, servies de cette réputation automatique de probité pour rassurer le chaland, parce que l'habit fait le moine ? Elles, peut-être pas, ou alors pour la bonne cause. Leurs ordres, leurs gestionnaires, oui, et sans hésiter une seule seconde.

Je ne veux pas dire ici que la religion organisée, le principe des ordres monastiques et le concept même de divinité personnelle sont des choses dépassées, obsolètes, sans queue ni tête, ou complètement stupides… Même si c’est exactement ce que je pense, là n’est absolument pas le sujet du présent billet… Je veux dire, à quoi bon des funérailles retentissantes pour celle qui se disait une simple chiffonnière ?

La réponse la plus simple et la plus évidente, et sans aucun doute possible la plus juste… Le fric.

L’image de Sœur Emmanuelle, comme celle de l’Abbé Pierre, a toujours été exploitées par des tas de gens plus ou moins bien intentionnés. Si vous croyiez que la vieille nonne centenaire avait encore les mains « dans le cambouis » de toutes les associations qu’elle a aidé, ni que tout ça est très joli-joli, c’est que vous avez vraiment des lunettes rose-bonbon.

De même, les politiciens les plus véreux, les ordures dont les âmes sont les plus noires de France et de Navarre vont toutes se présenter aux messes et faire figure de bons chrétiens blanc-bleus pour l’occasion… Toutes les semi-célébrités, tous ceux qui, quel que soit le bord politique, ont réussi à avoir des places, vont prendre ce ticket retransmis en direct par TF1, première étape vers la prochaine présidentielle, dans 4 ans !

A divers moments, chacun y ira de sa petite larme, vous allez voir. Nicolas Sarkozy, bien sûr, bien qu’il ne l’ait jamais vraiment vue, avec sa pouffe, tous deux symboles de la vanité et de l’avarice assumés… Le maire de Paris, un socialiste gay pro-laïcité, n’hésitera pas à commenter sans la moindre honte l’antithèse même de ce qu’il représente… Pour ne parler que de ces deux lurons.

Cela n'étonnera personne, mais, entre deux critiques contre Nicolas Sarkozy (comme quoi le représentant de la République ne devrait pas se montrer à la messe, ou avec le Pape, alors qu'on n'aurait pas osé faire la moitié de ce genre de critique à François Mitterrand, qui le faisait tout autant même s'il avait plus de style...), tous les partis, des communistes au FN, et même le Modem, vont jeter leur fleur sur la tombe.

Sans même une pensée pour la défunte. Ces derniers temps, tout le monde saute sur le moindre prétexte pour jouer les charognards sur le dos des morts populaires.

Peu importe. Je m’en fous. J’ai autre chose à faire que de me préoccuper de ces coups en dessous, et je crois que c’est le cas de tout le monde : ça s’appelle la vie réelle. Et, dans la vie réelle, quand j’ai besoin d’une bonne-sœur, je m’adresse au seul ordre qui n’est pas naïf, toujours ultra-tolérant et plein de compassion, sans équivoque sur la question du SIDA, drôle et dévoué à la fois : les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence.

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