Ce billet fut publié le 28 Août 2005. J’ai toujours adoré les histoires.

Les contes sont supposés enseigner les choses de la vie aux enfants tout en les émerveillant. Non ? Je n'arrive pas à décider si ce conte tchèque remplit son office. Peut-être que je n'ai pas bien compris... Je vous en donne la version résumée avec mes propres mots, pour vous épargner les répétitions et les ornements.

C'est l'histoire d'une jeune fille un peu jolie et relativement perspicace, mais bon, pas de quoi fouetter un chat... Il paraît que ce n'est ni la plus belle ni la plus intelligente. Elle est la fille d'une pauvresse, et comme elles n'ont ni maris ni terres, elles doivent filer la laine pour vivre (ce qui, au Moyen-Âge, n'est pas une tare ; c'est même plutôt courant).

La fille a quand même deux énormes défauts : elle est paresseuse et désobéissante. Quand sa mère la force à filer la laine pour qu'elle fasse sa part du boulot, elle se met à pleurer. Un beau jour, la fille passant son temps à rêvasser, la mère en a marre... Et elle la gifle. Notez-bien, c'est la seule gifle qu'elle a reçu de toute sa vie, et probablement la seule qu'elle recevra jamais.

Et là, la fille se met à brailler tellement fort que la Reine l'entend alors qu'elle passe à quatre lieues de là dans son carrosse ! Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais une lieue ça fait... quoi... quatre kilomètres ou plus. Elle a la voix qui porte, la petite ! La Reine, alarmée, fait un détour pour aller voir. Elle tombe sur la fille et lui demande ce qui s'est passé.

La paresseuse répond la larme à l'œil  "c'est ma maman qui m'a battue !", prouvant ce faisant que c'est en plus une sale cafteuse, et de mauvaise foi, avec ça. N'empêche que la Reine se demande comment on peut gifler une fille qui a l'air aussi gentille, et elle demande des comptes à la mère.

Là, il faut comprendre la mentalité de l'époque... La mère a tellement honte des défauts de sa fille qu'elle n'ose pas les confesser à la Reine de peur que la faute rejaillisse sur elle. Alors elle répond que sa fille est trop travailleuse, qu'elle file la laine toute la journée et en oublie de s'amuser de temps en temps comme le font les jeunes filles. L'ayant trouvé une fois de plus au rouet, elle l'a fait se lever d'une tape un peu forte.

La Reine, enchantée d'avoir trouvé une fille aussi travailleuse, emmène la fille au palais royal. Elle promet à la mère, toute contente de se débarrasser de sa fille encombrante, de lui donner beaucoup d'ouvrage. A la fille, la Reine promet la main du Prince (et donc le statut d'héritière du trône) a la condition qu'elle file de la laine.

C'est là que ça se corse pour notre héroïne. La Reine lui montre trois grandes salles entièrement remplies de tonnes et de tonnes de laine, et lui dit "Une fois que tu auras filé tout ça, tu épouseras mon fils". La fille commence à baliser un peu... Mais elle ne dit trop rien, pensant qu'au moins on la laissera tranquille nourrie et logée au palais, et tant pis si elle n'épouse pas le prince avant ses quatre-vingts ans. La planque, quoi !

Malheureusement, sa paresse naturelle prend le dessus, et pendant deux jours successifs, la fille ne fiche rien.

Si bien que la Reine, venant tous les jours à midi surveiller sa protégée, ordonne que si le travail n'a pas avancé le lendemain elle la fera décapiter. Entre son obsession pour la laine, le fait de vouloir marier son fils à une jeunette qu'elle vient de rencontrer et que son fils ne connait pas, et cette tendance à faire décapiter les gens rien que parce qu'elle a l'impression qu'ils se paient sa fiole, cette Reine est un peu excessive...

Et cette crétine de fille, plutôt que d'avouer la vérité ou de bosser au moins un peu pour qu'il y ait un petit progrès, se désespère et pleure à la fenêtre... Donc elle n’en fout pas une rame. Mais elle a une chance extraordinaire ! Elle reçoit la visite inopinée de trois vieilles difformes, l'une avec un pied genre éléphant, la deuxième avec une lèvre inférieure façon pneu, et la troisième avec un pouce tellement grand qu'on dirait la bite de Rocco Siffredi.

Les vieilles, qui passaient simplement par là, utilisent leurs difformités pour filer la laine à une vitesse ahurissante. Et elles ne demandent en échange qu'une invitation au mariage de la fille, et qu'on les serve comme invitées d'honneur... Ce que s'empresse d'accepter la petite feignasse, prouvant que c'est aussi une lèche-cul.

Bon, je passe les détails, mais une fois toute la laine filée le mariage a lieu. Les vieillardes sont effectivement invitées et présentées comme les "tantes" de la fille. On les sert royalement et personne ne pipe mot, vu que c'est la princesse qui les a amenées... Bref, elles s'amusent comme des folles. Le Prince, manquant quand même un peu de tact, s'enquiert des raisons de leurs difformités.

Elles répondent que c'est à force d'appuyer sur la pédale du rouet, de tirer le fil du pouce et de le mouiller des lèvres. Le Prince, croyant naïvement que sa femme est une folle-dingue de la laine et qu'elle deviendra comme ses tantes si elle continue comme ça, interdit à la mariée de toucher jamais à un rouet de sa vie ! C'est tout bénef pour cette petite grue, non ?

Oh, j'oubliais... Bien entendu, la mère de cette paresseuse, qui s'est pourtant saignée aux quatre veines pour nourrir et élever sa fille sans jamais l'avoir ne serait-ce que fessée et sans obtenir le moindre merci, on ne la revoit jamais, même pas au mariage.

Voilà comment, grâce à une Reine bonne pour l'asile et trois vieilles crasseuses exploitées, une ingrate oisive comme un chat, menteuse et rapporteuse, propre à rien d'autre que larmoyer et se plaindre, ni supérieurement intelligente, ni même très belle, devient une princesse sans en foutre une rame. C'est un peu facile, pour cette petite parvenue, je trouve. On se croirait dans "les Prospérités du Vice", de Sade, mais en version réduite et édulcorée pour les enfants.

Alors la morale du conte, on me la copiera. D'après vous, c'est quoi ? "La paresse est récompensée" ? "Braillez fort et vous irez loin" ? "Faites confiance aux vieilles difformes, elles en savent plus long que votre maman" ? "Attention aux Reines psychotiques" ? "Faites des gosses qui ont tous les vices, ils iront loin" ?

Peut-être que ce conte amoral est justement destiné à apprendre aux enfants que la vie n'est pas juste, et que c'est souvent ceux dont l'incurie est la plus grande qui se retrouvent au dessus de vous dans la hiérarchie sociale, allez savoir comment. Aux innocents les mains pleines...

Conte___dormir_debout