L’autre jour, j’ai intitulé un billet d’humeur La Procure. Je réalise seulement maintenant que vous n’êtes pas a priori au courant de l’existence de la librairie du même nom (dont j’ai fait la publicité dans ma liste des librairies remarquables), spécialisée dans les ouvrages ayant trait aux religions et à la théologie, la philosophie, et les sciences humaines qui s’y rapportent, de tous les points de vue, croyant, athée ou autre.

Du coup, le jeu de mot en forme d’apocope (ou l’apocope en forme de calembour, comme vous voudrez) tombe à moitié à plat, même si tout le monde a compris que je faisais référence à l’obtention d’une procuration. Qu’ouïs-je ? J’en entends dans le fond qui ne savent pas ce qu’est une apocope ? Ciel. Il va encore falloir que je passe pour l’affreux pédant, que je suis, pour relever un instant votre tête du bourbier de l’ignorance.

Il me semblait pourtant que j'en avais déjà parlé. L’apocope est le contraire de l’aphérèse. Bon, ça vous fait une belle jambe, je sais.

L’aphérèse est la troncature, à l’usage, des premières syllabes d’un mot. Chez sa grande sœur l’apocope, la coupure porte à l’inverse sur les dernières syllabes. S’il n’est pas très difficile de trouver de nombreux exemples d’aphérèse en français, comme Tof pour Christophe, bus pour autobus, las pour hélas (souvent en poésie classique), elles sont plus courantes en anglais… Demandez aux (Amé)ricains sur (Inter)net.

En revanche, le français regorge d’apocopes plus ou moins heureuses passées dans le langage courant ; le paradoxe (dénoncé d’ailleurs par l’éminent professeur Rollin) étant que plus il y en a, et moins on utilise le mot… Il y a les apocopes exclusivement orales, lorsqu’on prononce par exemple j’vais au lieu de je vais, omettant la fin du pronom. C’est excessivement commun, je le fais moi-même.

La langue poétique comporte le mot encor pour encore, économisant un demi pied. Chacun prononce indifféremment tram ou tramway, appart’ ou appartement, ciné ou cinéma, alu ou aluminium, voire hallus en lieu et place d’hallucinations ; et si l’on entend à l’occasion impec’, c’est tout bénef les allocs, tout le monde sait que cela signifie l’arrivée de bénéfices impeccables grâce aux allocations.

Mais à force d’emploi, depuis fort longtemps, l’apocope s’est glissée dans la langue au point qu’on ne la remarque même plus. Qui de nos jours, hors de l’élite, utilise un stylo(graphe) ? Prend le métro(politain) pour aller à une expo(sition) de photo(graphie)s ? Ecoute en stéréo(phonie) l’animateur au micro(phone) entre deux pub(licité)s pour de la came(lote) ? Conduit une auto(mobile) ou, apocope ET aphérèse, appelle un(e automobile équipée d’un) taxi(mètre) ?

Voilà, vous avez compris. Je ne vais pas toutes les citer, je ne suis pas maso(chiste). Certains diront que j’ai manqué une occasion de me taire, moi je préfère penser que j’en ai saisi une de faire mon intéressant.

Ile_du_r_cif_d_Apo